Band 
Tome second.
Seite
216
JPEG-Download
 

216 TITE ET BÉRÉNICE,

Et je n’ai point une âme à se laisser charmerl)u ridicule honneur de savoir bien aimer.

La passion du trône est seule toujours belle,

Seule à qui l’âme doive une ardeur immortelle,.l’ignorais de l’amour quel est le doux poisonQuand elle s’empara de toute ma raison.

Comme elle est la première, elle est la dominante.

Non qu’à trahir l’amour je ne me violente ;

Mais il est juste enfin que des soupirs secretsMe punissent d’aimer contre mes intérêts, [prendreDaignez donc voir, seigneur, quelle route il fautPour ne point m’imposer la honte de descendre.

Tout mon cœur vous préfère à cet heureux rival ;Pour m’avoir toute à vous, devenez son égal.

Vous dites qu’il vous aime ; et je ne le puis croireSi je ne vois sur vous un rayon de sa gloire.

On vous a vus tous deux sortir d’un même (lanc;

Ayez mêmes honneurs ainsi que même sang.

Dites-lui que le droit qu’a ce sang à l’empire....DOMITIAN.

C’est là ce qu’à mon tour j’aurai peine à lui dire,Madame; et le devoir qui n’y peut consentir....

DOMITIE.

A mes vives douleurs daignez donc compatir,Seigneur; j’achète assez le rang d'impératrice,

Sans qu’un reproche injuste augmente mon supplice.

DOMITIAN.

Eh bien, dans cet hymen, qui n’en a que pour moi,J’applaudirai moi-même à votre peu de foi ;

Je dirai que le ciel doit à votre mérite....

DOMITIE.

Non, seigneur; faites mieux,etquittezqui vousquit-Rome a mille beautés dignes de votre cœur; [te ;Mais dans toute la terre il n’est qu’un empereur.

Si mon père avait eu les sentiments du vôtre,

Je vous aurais donné ce que j’attends d’un autre ;

Et ma flamme en vos mains eût mis sans balancerLe sceptre qu’en la mienne il aurait dû laisser.

Laissez à son défaut suppléer la fortune,

Et n’ayez pas une âme assez basse et communePour s’opposer au ciel qui me rend par autruiCe que trop de vertu me fit perdre par lui.

Pour peu que vous m’aimiez, aimez mes avantages :

Il n’est point d’autre amour digne des grands coura-Voilà toute mon âme. Après cela, seigneur, [ges.Laissez-moi m’épargner les troubles de mon cœur.Un plus long entretien ne pourrait rien produireQui ne pût malgré moi, vous déplaire ou me nuire.

SCÈNE III.

DOMITIAN, ALBIN.

AUîIN.

Elle se défend bien, seigneur; et dans la cour...

ACTE I, SCÈNE III.

DOMITIAN.

Aucun n’a plus d’esprit, Albin, et moins d’amour :J’admire, ainsi que toi, dans ce qu’elle m’oppose,Son adresse à défendre une mauvaise cause;

Et si, pour m’assurer que son cœur n’est qu’à moi,Tant d’esprit agissait en faveur de sa foi ;

Si sa flamme au secours appliquait cette adresse,L’empereur convaincu me rendrait ma maîtresse.ALBIN.

Cependant n’est-ce rien que ce cœur soit à vous ?

DOMITIAN.

D’un bonheur si mal sûr je ne suis point jaloux ;

Et trouve peu de jour à croire qu’elle m’aime,

Quand elle ne regarde et n’aime que soi-même.

ALBIN.

Seigneur, s’il m’est permis de parler librement,

Dans toute la nature aime-t-on autrement 2 ? [très;L’amour-propre est la source en nous de tous les au-C’en est le sentiment qui forme tous les nôtres ;

Jmi seul allume, éteint, ou change nos désirs :

I,es objets de nos vœux le sont de nos plaisirs.Vous-même, qui brûlez d’une ardeur si fidèle ,Aimez-vousDomitie, ou vos plaisirs en elle?

Et quand vous aspirez à des liens si doux,

Est-ce pour l’amour d’elle ou pour l’amour de vous?De sa possession l’aimable et chère idéeTient vos sens enchantés et votre âme obsédée ;

Mais si vous conceviez quelques destins meilleurs,

1 II s’agit bien là d’esprit; et cette adresse à défendre un emauvaise cause, et. la flamme qui applique celle adresse ailsecours. Quels vains et malheureux propos ! Peut-on dire en deplus mauvais vers des choses plus indignes du théâtre tragique?

(V-)

2 Quoi ! dans une tragédie une dissertation sur l’amour-propre? Finissons. 11 a bien fallu faire quelques remarques surce premier acte, pour montrer que c’est une peine perdue qu®d’en faire sur les autres. Un commentaire peut être utile quandon a des beautés et des défauts à examiner ; mais ce serait vou-loir outrager la mémoire de Corneille de s’appesantir sur toutesles fautes d’un ouvrage où il n’y a guère que des fautes. Finissonsnos remarques par respect pour lui : rondons-lui justice, conve-nons que c’est un grand homme, qui fut trop souvent différentde lui-même, sans que ses pièces malheureuses fissent tort au*beaux morceaux qui sont dans les autres. (V.) — I.a grande ré-putation du livre des Maximes du duc de la Rochefoucauld ,qui parut peu de temps avant cetle pièce, et dont les éditions s®renouvelaient, depuis 10(15, avec une rapidité surprenante!avait mis à la mode ces dissertations sur l’amour-propre. C oT'neille, qui avait déjà fait, dans Œdipe, des vers très-brillants,et qui furent très-applaudis, sur la grande question du lil> rearbitre, se permit ici de sacrifier à la mode, et d’introduir c >pour la seconde fois, delà métaphysique dans une tragédie-Voltaire, (pii lui reproche celte dissertation, devait, à ce qn*

nous semble, être plus indulgentque tout autre sur cetfe affe°fation de philosophie. Zaïre, Alzire, Mahomet, Idamé, Ceng’S’ne sont-ils pas souvent philosophes hors de propos? Cette P" 1 'losophie déplacée, (pie de très-beaux vers ne justifient P aS ’n’esl-elle pas même le caractère dominant de plusieurs (1e se=ouvrages? (P.)