TITE ET BÉRÉNICE
Vous porteriez bientôt toute cette âme ailleurs.
Sa conquête est pour vous le comble des délices ;
Vous ne vous figurez ailleurs que des supplices :
C’est par là qu’elle seule a droit de vous charmer ;
Et vous n’aimez que vous, quand vous croyez l’aimer.
DOMITIAN.
En l’état où je suis, les maux dont je soupireM’ôtent la liberté de te rien contredire :
Cherchons-en le remède, au lieu de raisonnerSur l’amour où le ciel se plaît à m’obstenir.
N’est-il point de secret, n’est-il point d’artifice?...
ALBIN.
Oui, seigneur, il en est : rappelons Bérénice;
Sous le nom de César pratiquons son retour,
Qui retarde l’hymen, et suspende l’amour.
DOMITIAN.
Que je verrais, Albin, ma volage punie,
Si de ces grands apprêts pour la cérémonie,
Que depuis si longtemps on dresse à si grand bruit,Elle n’avait que l’ombre, et qu’une autre eût le fruit!Qu’elle serait confuse! et que j’aurais de joie!
Mais il faut que le ciel lui-même la renvoie,
Cette belle rivale; et tout notre discoursNe la saurait ici rendre dans quatre jours.
ALBIN.
N’importe : en l’attendant préparons sa victoire;Dans l’esprit d’un rival ranimons sa mémoire;Retraçons à ses yeux l’image du passé,
Et profitons par là d’un cœur embarrassé.
N’y perdez point de temps; allez, sans plus rien taire,Tâter jusqu’en ce cœur les tendresses de frère.
Si vous ne l’emportez, il pourra s’ébranler.
S’il ne rompt cet hymen, il pourra reculer :
Je me trompe, ou son âme y penehe d’elle-même.
S’il s’émeut, redoublez, dites que l’on vous aime,Dites qu’un pur respect contraint avec ennuiUne âme toute à vous à se donner à lui.
S’il se trouble, achevez, parlez de Bérénice,
De tant d’amour qu’il traite avec tant d’injustice.Pour lui donner le temps de venir au secours,
Nous aurons quatre mois au lieu de quatre jours.
DOMITIAN.
Mais j’aime Domitie; et lui parler contre elleE’est me mettre au hasard d'irriter l’infidèle.
Ne me condamne point , Albin , à la trahir,
■A joindre à ses mépris le droit de me haïr :
R» vain je veux contre elle écouter ma colère ;
Toute ingrate qu’elle est, je tremble à lui déplaire.
ALBIN.
Seigneur, quelle mesure avez-vous à garder?
Quand on voit tout perdu, craint-on de hasarder?
’-t si l’ambition vers un autre l’entraîne,
Que vous peut importer son amour ou sa haine?
ACTE II, SCÈNE I. 217
DOMITIAN.
Qu’un salutaire avis fait une douce loiA qui peut avoir l’âme aussi libre que toi !Maiscelled’unamantn’estpascommeuneautreâme:Il ne voit, il n’entend, il ne croit que sa flamme ;
Du plus puissant remède il se fait un poison,
Et la raison pour lui n’est pas toujours raison.
ALBIN.
Et si je vous disais que déjà BéréniceEst dans Rome, inconnue, et par mon artifice ;Qu’elle surprendra Tite, et qu’elle y vient exprèsPour de ce grand hymen renverser les apprêts ?
DOMITIAN.
Albin, serait-il vrai ?
ALBIN.
La nouvelle vous flatte :Peut-être est-elle fausse ; attendez qu’elle éclate ;Surtout à l’empereur déguisez-la si bien....
DOMITIAN.
Va, je lui parlerai comme n’en sachant rien.
ACTE SECOND.
SCÈNE PREMIÈRE.
TITE, FLAVIAN.
TITE.
Quoi ! des ambassadeurs que Bérénice envoieViennent ici, dis-tu, me témoigner sa joie,M’apporter son hommage, et me féliciterSur ce comble de gloire où je viens de monter?
FLAVIAN.
En attendant votre ordre ils sont au port d’Ostie.
TITE.
A insi, grâces aux dieux, sa flamme est amortie ;
Et de pareils devoirs sont pour moi des froideurs,Puisqu’elle s’en rapporte à ses ambassadeurs.Jusqu’après mon hymen remettons leur venue;J’aurais trop à rougir si j’y souffrais leur vue,
Et recevais les yeux de ses propres sujetsPour envieux témoins du vol que je lui fais.
Car mon cœur fut son bien à cette belle reine,
Et pourrait l’être encor, malgré Rome et sa haine ,
Si ce divin objet, qui fut tout mon désir,
Par quelque doux regard s’en venait ressaisir, [dreMais du haut de son trône elle aime mieux me ren-Ces froideurs que pour elle on me força de prendre.Peut-être, en ce moment que toute ma raisonNe saurait sans désordre entendre son beau nom ,Entre les bras d’un autre un autre amour la livre;