232 TITE ET BÉRÉNICE,
Seigneur; et votre reine a le goût délicatDe n’en vouloir qu’au cœur et non pas à l'éclat.
Cet amour épuré que Tite seul lui donneRenoncerait au rang pour être à la personne!
Mais on a beau, seigneur, raffiner sur ce point,
La personne et le rang ne se séparent point.
Sous les tendres brillants de cette noble amorceL’ambition cachée attaque, presse, force ;
Par là de ses projets elle vient mieux à bout ;
Elle ne prétend rien, et s’empare de tout.
L’art est grand ; mais enfin je ne sais s’il mériteLa bouche d’une reine et l’oreille de Tite. [vous ;Pour moi, j’aime autrement ; et fout me charme enTout rn’en est précieux, seigneur, tout m’en est doux jJe ne sais point si j’aime ou l’empereur ou Tite,
Si je m’attache au rang ou n’en veux qu’au mérite :Mais je sais qu’en l’état où je suis aujourd’huiJ’applaudis à mon cœur de n’aspirer qu’à lui.
TITE.
Mais me le donnez-vous tout ce cœur qui n’aspire,
En se tournant vers moi, qu’aux honneurs de l’empire?Suit-il l’ambition en dépit de l’amour,
Madame? la suit-il sans espoir de retour?
DOMITIE.
Si c’est à mon égard ce qui vous inquiète,
Le cœur se rend bientôt quand l’âme est satisfaite :Nous le défendons mal de qui remplit nos vœux.
Un moment dans le trône éteint nos autres feux ;
Et donner tout ce cœur, souvent ce n’est que faireD’un trésor invisible un don imaginaire.
A l’amour vraiment noble il suffit du dehors;
Il veut bien du dedans ignorer les ressorts :
Il n’a d’yeux que pour voir ce qui s’offre à la vue,
Tout le reste est pour eux une terre inconnue;
Et, sans importuner le cœur d’un souverain,
Il a tout ce qu’il veut quand il en a la main.
Ne m’ôtez pas la vôtre, et disposez du reste.
Le cœur a quelque chose en soi de tout céleste ;
Il n’appartient qu’aux dieux; et comme c’est leur choix,
Je ne veux point, seigneur, attenter sur leurs droits.
TITE.
Et moi, qui suis des dieux la plus visible image,
Je veux ce cœur comme eux, et j’en veux tout l’hommage.Mais vous n’en avez plus, madame, à me donner;Vous ne voulez ma main que pour vous couronner.D’autres pourront un jour vous rendre ce service.Cependant, pour régler le sort de Bérénice,
Vous pouvez faire agir vos amis au sénat;
Ils peuvent m’y nommer lâche, parjure, ingrat :J’attendrai son arrêt, et le suivrai peut-être.
DOMITIE.
Suivez-le, mais tremblez s’il flatte trop son maître.
Ce grand corps tous les ans change d’âme et de cœurs;C’est le même sénat, et d’autres sénateurs.
ACTE V, SCÈNE IV.
S’il alla pour Néron jusqu’à l’idolâtrie,
Il le traita depuis de traître à sa patrie,
Et réduisit ce prince indigne de son rangA la nécessité de se percer le flanc.
Vous êtes son amour, craignez d’être sa haineAprès l’indignité d’épouser une reine.
Vous avez quatre jours pour en délibérer.
J’attends le coup fatal que je ne puis parer.
Adieu. Si vous l’osez, contentez votre envie;
Mais en m’ôtant l’honneur n’épargnez pas ma vie.
SCÈNE III,
TITE, FL A VI AN.
TITE.
L’impétueux esprit! Conçois-tu, Flavian,
Où pourraient ses fureurs porter Domitian ;
Et de quelle importance est pour moi l’hyménéeOù par tous mes désirs je la sens condamnée?
FLAVIAN. 1
Je vous l’ai déjà dit, seigneur, pensez-y bien,
Et surtout de la reine évitez l’entretien.
Redoutez.... Mais elle entre, et sa moindre tendresseDe toutes nos raisons va montrer la faiblesse.
SCÈNE IV.
TITE, BÉRÉNICE, PHILON, FLAVIAN.
TITE.
Eh bien, madame! eh bien, faut-il tout hasarder ?
Et venez-vous ici pour me le commander?
BÉBÉNICE.
De ce qui m’est permis je sais mieux la mesure,Seigneur; et j’ai pour vous une flamme trop purePour vouloir, en faveur d’un zèle ambitieux,
Mettre au moindre péril des jours si précieux.Quelque pouvoir sur moi que notre amour obtienne,J’ai soin de votre gloire; ayez-en de la mienne.
Je ne demande plus que pour de si beaux feuxVotre absolu pouvoir hasarde un : Je le veux.
Cet amour le voudrait; mais, comme je suis reine,
Je sais des souverains la raison souveraine.
Si l’ardeur de vous voir l’a voulue ignorer,
Si mon indigne exil s’est permis d’espérer,
Si j’ai rentré dans Rome avec quelque imprudence,Tite à ce trop d’ardeur doit un peu d’indulgence.Souffrez qu’un peu d’éclat, pour prix de tantd’amour,Signale ma venue, et marque mon retour.Voudrez-vous que je parte avec l’ignominieDe ne vous avoir vu que pour me voir bannie?Laissez-moi la douceur de languir en ces lieux,
D’y soupirer pour vous, d’y mourir à vos yeux :
C’en sera bientôt fait, ma douleur est trop vivePour y tenir longtemps votre attente captive;
Et si je tarde trop à mourir de douleur,