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Tome second.
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TITE ET BÉRÉNICE

l’irai loin de vos yeux terminer mon malheur.

Mais laissez-m’en choisir la funeste journée;

Et du moins jusque-là, seigneur, point d’hyménée.Pour votre ambitieuse avez-vous tant d’amourQue vous ne le puissiez différer d’un seul jour?Pouvez-vous refuser à ma douleur profonde....

TITE.

Hélas! que voulez-vous que la mienne réponde?

Et que puis-je résoudre alors que vous parlez,

Moi qui ne puis vouloir que ce que vous voulez ?

Vous parlez de languir, de mourir à ma vue;

Mais, ô dieux ! songez-vous que chaque mot me tue,Et porte dans mon cœur de si sensibles coups,

Qu’il ne m’en faut plus qu’un pour mourir avant vous?De ceux qui m’ont percé souffrez que je soupire.Pourquoi partir, madame, et pourquoi me le dire?Ah! si vous vous forcez d’abandonner ces lieux,

Ne m’assassinez point de vos cruels adieux.

Je vous suivrais, madame ; et, flatté de l’idéeD’oser mourir à Rome, et revivre en Judée,

Pour aller de mes feux vous demander le fruit,

Je quitterais l’empire et tout ce qui leur nuit.

BÉBÉNICE.

Daigne me préserver le ciel...

TITE.

De quoi, madame?

BÉBÉNICE.

De voir tant de faiblesse en une si grande âme!

Si j’avais droit par là de vous moins estimer,

Je cesserais peut-être aussi de vous aimer.

TITE.

Ordonnez donc enfin ce qu’il faut que je fasse.

BÉBÉNICE.

S’il faut partir demain, je ne veux qu’une grâce ;

Que ce soit vous, seigneur, qui le veuilliez pour moi,Et non votre sénat qui m’en fasse la loi.faites-lui souvenir, quoi qu’il craigne ou projette,Que je suis son amie, et non pas sa sujette ;

Que d’un tel attentat notre rang est jaloux,

Ét que tout mou amour ne m’asservit qu’à vous.

TITE.

^lais peut-être, madame...

BÉBÉNICE.

Il n’est point de peut-être,Seigneur; s’il en décide, il se fait voir mon maître;

dût-il vous porter à tout ce que je veux,

■* e ne l’ai point choisi pour juge de mes vœux.

SCÈNE V.

TITE, BÉRÉNICE, DOMITIAN, ALBIN,FLAYIAN, PHILON.

( Domilian entre. )

TITE.

Allez dire au sénat, Flavian, qu’il se lève ;

ACTE Y, SCÈNE Y. 233

Quoi qu’il ait commencé, je défends qu’il achève.

Soit qu’il parle à présent du Vésuve ou de moi,

Qu’il cesse, et que chacun se retire chez soi.

Ainsi le veut la reine; et comme amant fidèle,

Je veux qu’il obéisse aux lois que je prends d’elle,Qu’il laisse à notre amour régler notre intérêt.

DOMITIAN.

Il n’est plus temps, seigneur ; j’en apporte l’arrêt.

TITE.

Qu’ose-t-il m’ordonner ?

DOMITIAN.

Seigneur, il vous conjureDe remplir tout l’espoir d’une flamme si pure.

Des services rendus à vous, à tout l’État,

C’est le prix qu’a jugé lui devoir le sénat :

Et, pour ne vous prier que pour une Romaine,

D’une commune voix Rome adopte la reine;

Et le peuple à grands cris montre sa passionDe voir un plein effet de cette adoption ».

TITE.

Madame...

BÉBÉNICE.

Permettez , seigneur, que je prévienneCe que peut votre flamme accorder à la mienne.

Grâces au juste ciel, ma gloire en sûretéN’a plus à redouter aucune indignité.

J’éprouve du sénat l’amour de la justice ,

Et n’ai qu’à le vouloir pour être impératrice.

Je n’abuserai point d’un surprenant respectQui semble un peu bien prompt pour n’être point sus-Souvent on se dédit de tant de complaisance, [pect.Non que vous ne puissiez en fixer l’inconstance :

Si nous avons trop vu ses flux et ses refluxPour Galba, pour Othon, et pour Vitellius,

Rome, dont aujourd’hui vous êtes les délices,

N’aura jamais pour vous ces insolents caprices.

Mais aussi cet amour qu’à pour vous l’universNe vous peut garantir des ennemis couverts :

Un million de bras a beau garder un maître,

Un million de bras ne pare point d’un traître ;

11 n’en faut qu’un pour perdre un princeaimé de tous,Il n’y faut qu’un brutal qui me haïsse en vous.

Aux zèles indiscrets tout paraît légitime,

Et la fausse vertu se fait honneur du crime.

Rome a sauvé ma gloire en me donnant sa voix ;Sauvons-lui, vous et moi, la gloire de ses lois;Rendons-lui, vous et moi, cette reconnaissanceD’en avoir pour vous plaire affaibli la puissance,

1 Racine et Corneille ont évité tous deux de faire trop sentircombien les Romains méprisaient une Juive. Ils pouvaient s’é-tendre sur l’aversion que cette misérable nation inspirait à tousles peuples ; mais l’un et l’autre ont bien vu que cette véritétrop développée jetterait sur Bérénice un avilissement qui dé-truirait tout intérêt. (V.)