23 / TJTE ET BÉRÉNICE,
De l’avoir immolée à vos plus doux souhaits.
On nous aime ; faisons qu’on nous aime à jamais.D’autres sur votre exemple épouseraient des reinesQui n’auraient pas, seigneur, des âmes si romaines,Et lui feraient peut-être avec trop de raison,
Haïr votre mémoire et détester mon nom.
Un refus généreux de tant de déférenceContre tous ces périls nous met en assurance.
TITE.
Le ciel de ces périls saura trop nous garder:BÉRÉNICE.
Je les vois de trop près pour vous y hasarder.
TITE.
Quand Rome vous appelle à la grandeur suprême...
BÉRÉNICE.
Jamais un tendre amour n’expose ce qu’il aime.
TITE.
Mais madame, tout cède; et nos vœux exaucés...
BÉRÉNICE.
Votre cœur est à moi, j’y règne; c’est assez.
TITE.
Malgré les vœux publics refuser d’être heureuse,
C’est plus craindre qu’aimer.
BÉRÉNICE.
La crainte est amoureuse.Ne me renvoyez pas, mais laissez-moi partir.
Ma gloire ne peut croître, et peut se démentir.
Elle passe aujourd’hui celle du plus grand homme,Puisque enfin je triomphe et dans Rome et de Rome :J’y vois à mes genoux le peuple et le sénat ;
Plus j’y craignais de honte, et plus j’y prends d’éclat ;J’y tremblais sous sa haine, et la laisse impuissante ;J’y rentrais exilée, et j’en sors triomphante.
TITE.
L’amour peut-il se faire une si dure loi?
BÉRÉNICE.
La raison me la fait malgré vous, malgré moi :
Si je vous en croyais, si je voulais m’en croire,
Nous pourrions vivre heureux, mais avec moins deÉpousez Domitie : il ne m’importe plus [gloire.Qui vous enrichissiez d’un si noble refus.
C’est à force d’amour que je m’arrache au vôtre;
Et je serais à vous, si j’aimais comme une autre.Adieu, seigneur; je pars.
TITE.
Ah! madame, arrêtez.
DOMITIAN.
Est-ce là donc pour moi l’effet de vos bontés,Madame? Est-ce le prix de vous avoir servie ?
J’assure votre gloire, et vous m’ôtez la vie!
TITE.
Ne vous alarmez point : quoi que la reine ait dit,Domitie est à vous, si j’ai quelque crédit.
Madame, en ce refus un tel amour éclate,
ACTE V, SCÈNE V.
Que j’aurais pour vous l’âme au dernier point ingrate,Et mériterais mal ce qu’on a fait pour moi,
Si je portais ailleurs la main que je vous doi.
Tout est à vous : l’amour, l’honneur, Rome l’ordonne.Un si noble refus n’enrichira personne.
J’en jure par l’espoir qui nous fut le plus doux :
Tout est à vous, madame, et ne sera qu’à vous ;
Et ce que mon amour doit à l’excès du vôtreNe deviendra jamais le partage d’une autre.
BÉRÉNICE.
Le mien vous aurait fait déjà ces beaux serments,
S’il n’eût craint d’inspirer de pareils sentiments :Vous vous devez des fils, et des césars à Rome,
Qui fassent à jamais revivre un si grand homme.
TITE.
Pour revivre en des fils nous n’en mourons pas moins ,Et vous mettez ma gloire au-dessus de ces soins.
Du Levant au Couchant, du Maure jusqu’au Scythe,Les peuples vanteront et Bérénice et Tite;
Et l’histoire à l’envi forcera l’avenirD’en garder à jamais l’illustre souvenir.
Prince, après mon trépas soyez sûr de l’empire ;Prenez-y part en frère, attendant que j’expire.
Allons voir Domitie, et la fléchir pour vous.
Le premier rang dans Rome est pour elle assez doux,Et je vais lui jurer qu’à moins que je périsseElle seule y tiendra celui d’impératrice.
Est-ce là vous l’ôter ?
DOMITIAN.
Ah ! c’en est trop, seigneur.tite , à Bérénice.
Daignez contribuer à faire son bonheur,
Madame, et nous aider à mettre de cette âmeToute l’ambition d’accord avec sa flamme.
BÉRÉNICE.
Allons, seigneur : ma gloire en croîtra de moitié,
Si je puis remporter chez moi son amitié '.
‘ Un amant et une maîtresse qui se quittent ne sont pas sansdoute un sujet de tragédie. Si on avait proposé un tel plan 3Sophocle ou à Euripide, ils l’auraient renvoyé à Aristophane^L’amour qui n’est qu’amour, qui n’est point une passion terri-ble et funeste, ne semble fait que pour la comédie, pour la pas-torale, ou pour l’églogue. Cependant Henriette d’Angleterre,belle-sœur de Louis XIV, voulut que Racine et Corneille tisse™chacun une tragédie des adieux de Titus et de Bérénice, t»crut qu’une victoire obtenue sur l’amour le plus vrai et le P™tendre ennoblissait le sujet ; et en cela elle ne se (rompait paSimais elle avait encore un intérêt secret à voir cette victoire re-présentée sur le théâtre; elle se ressouvenait des sent 1 ™® 1qu’elle avait eus longtemps pour Louis XIV, et du goût yce prince pour elle. Le danger de cette passion, la cianitemettre le trouille dans la famille royale, les noms de beau-ireet de belle-sœur, mirent un frein il leurs désirs; mais il ryitoujours dans leurs cœurs une inclination secrète, toujochère à l’un et II l’autre. Ce sont ces sentiments qu’elle vouivoir développés sur la scène, autant pour sa consolation 1pour son amusement. Elle chargea le marquis de Dange. >