PULCHÉRIE,
comédie héroïque. — 1672 .
AU LECTEUR.
Pulcliérie, fille de l’empereur Arcadius, et sœur du jeuneThéodose, a été une princesse très-illustre, et dont lestalents étaient merveilleux : tous les historiens en convien-nent. Dès l’âge de quinze ans elle empiéta le gouvernementsur son frère, dont elle avait reconnu la faiblesse, et s’yconserva tant qu’il vécut, à la réserve d’environ une annéede disgrâce, qu’elle passa loin de la cour, et qui coûta cherà ceux qui l’avaient réduite à s’en éloigner. Après la mortde ce prince, ne pouvant retenir l’autorité souveraine ensa personne, ni se résoudre â la quitter, elle proposa sonmariage à Martian, à la charge qu’il lui permettrait de gar-der sa virginité, qu’elle avait vouée et consacrée à Dieu 1 .Comme il était déjà assez avancé dans la vieillesse, il ac-cepta la condition aisément, et elle le nomma pour empe-reur au sénat, qui ne voulut, ou n’osa l’en dédire, fillepassait alors cinquante ans, et mourut deux ans après.Martian en régna sept, et eut pour successeur Léon, queses excellentes qualités firent surnommer le Grand. Le pa-trice Aspar le servit à monter au trône, et lui demandapour récompense l’association à cet empire qu’il lui avaitfait obtenir. Le refus de Léon le fit conspirer contre cemaître qu’il s’était choisi ; la conspiration fut découverte,et Léon s’en défit. Voilà ce que m’a prêté l’histoire. Je neveux point prévenir votre jugement sur ce que j’y ai changéou ajouté, et me contenterai de vous dire (pie, bien quecette pièce ait été reléguée dans un lieu où on ne voulaitplus se souvenir qu’il (y eût un théâtre 3 , bien qu’elle ait
1 L’intrigue de la pièce, le style et le mauvais succès, déter-minèrent Corneille à ne donner à cet ouvrage que le titre decomédie héroïque : mais, comme il n’y a ni comique ni hé-roïsme dans la pièce, il serait difficile de lui donner un nomqui lui convint. Tl semble pourtant que, si Corneille avait vouluchoisir des sujets plus (lignes du théâtre tragique, il les auraitpeut-être traités convenablement ; il aurait pu rappeler son gé-nie , qui fuyait de lui. On en peut juger par le début de Pulché-rie. (V.)
1 II fallait dire : pourvu qu’il la laissât demeurer fidèle àson vœu d’ambition et d’avarice. Il est permis à un poèted’ennoblir ses personnages et (le changer l’histoire, surtoutl’histoire de. ces temps de confusion et de faiblesse. (V.)
3 Corneille intitula d’abord cette pièce trarjédic; il la pré-senta aux comédiens, qui refusèrent de la jouer* : ils étaient
* Les comédiens en firent autant pour Voltaire ; jamais ils ne voulu-rent jouer ni les Guèbres , ni les Lois de Minos , ni Don Pèdre, ni lesPèlopides, ni surtout sa comédie intitulée le Dépositaire, le seul de ses
passé par des bouches pour qui on n’était prévenu d’aucuneestime, bien que ses principaux caractères soient contrele goût du temps, elle n’a pas laissé de peupler le désert,de mettre en crédit des acteurs dont on ne connaissait pasle mérite, et de faire voir qu’on n'a pas toujours besoinde s’assujettir aux entêtements du siècle pour se faire écou-ter sur la scène 1 . J’aurai de quoi me satisfaire, si cet ou-vrage est aussi heureux à la lecture qu’il l’a été à la repré-sentation; et, si j’ose ne dissimuler rien, je me flatte assezpour l’espérer 2 .
plus frappés de leurs Intérêts que de la réputation de Corneille.Il fut obligé de la donner à une mauvaise troupe qui Jouait auMarais, et qui ne put se soutenir; et, malheureusement pourPulchérie , on joua Milhridnte à peu près dans le même temps ;car Pulchérie fut représentée les derniers Jours de 1072, et M>-thridatc les premiers de 1073. (V.)
1 II ne faut pas être surpris de ce succès de Pulchérie. Lemérite de Corneille lui avait fait un grand nombre de partisans,qui, jaloux de la gloire que Racine acquérait de jour en jour,tâchaient de la diminuer eri élevant l’ancien poète, et s’écriaientavec madame de Sévigné : « Je suis folle de Corneille; il nous« donnera encore Pulchérie, où l’on verra
La main qui crayonnaL'umour du grand Pompée et t'amour de Cinna.
« Il faut que tout cède à son génie. » (Les frères Parfait.)
2 II se flatte beaucoup trop : cet ouvrage ne fut point heureuxà la représentai ion, et ne le sera jamais à la lecture, puisqu’iln’est ni intéressant, ni conduit théâtralement, ni bien écrit; “s’en faut beaucoup. On a prétendu que ce grand homme, tombesi lias, n’était pas capable d’apprécier ses ouvrages; qu’il nesavait pas distinguer les admirables scènes de Cinna, de Po~lyeucte, de celles à’Agésilas et d'Attila. J’ai peine à le croire :je pense plutôt que, appesanti par l’âge et par la dernière ma-nière, qu’il s’était faite insensiblement, Il cherchait à se tromperlui-mème. (V )
ouvrages où l’on ne retrouve aucune trace de son génie. Il essuya depareils refus, plus jeune que Corneille ; il en essuya même au tliéàtr®Italien, quand il eut In fantaisie de faire jouer des opéras-comiq ,ie *'Ces vérités sont dures; mais combien Voltaire n'est-il pas plus durenvers le grand homme qu'il commente! (P.)