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PULCHÉRIE, ACTE II, SCÈNE I.
Non qu’il n’ait du mérite, et que son grand courageNe se pût tout promettre avec un peu plus d’âge ;
On n’a point vu sitôt tant de rares exploits :
Mais et l’expérience, et les premiers emplois,
Le titre éblouissant de général d’armée,
Tout ce qui peut enfin grossir la renommée,
Tout cela veut du temps ; et l’amour aujourd’huiVa faire ce qu’un jour son nom ferait pour lui.JUSTINE.
Hélas, seigneur!
MARTIAN.
Hélas! ma fille, quel mystèreT’oblige à soupirer de ce que dit un père ?
JUSTINE.
L’image de l’empire eu de si jeunes mainsM’a tiré ce soupir pour l’État que je plains.
MARTIAN.
Pour l’intérêt public rarement on soupire,
Si quelque ennui secret n’y mêle son martyre :
L’un se cache sous l’autre, et fait un faux éclat ;
Et jamais, à ton âge, on ne plaignit l’État.
JUSTINE.
A mon âge, un soupir semble dire qu’on aime :Cependant vous avez soupiré tout de même,Seigneur; et si j’osais vous le dire à mon tour...
MARTIAN.
Ce n’est point à mon âge à soupirer d’amour,
J&le sais ; mais enfin chacun a sa faiblesse.Aimerais-tu Léon?
JUSTINE.
Aimez-vous la princesse?
MARTIAN.
Oublie en ma faveur que tu l’as deviné,
Et déments un soupçon qu’un soupir t’a donné.L’amour en mes pareils n’est jamais excusable;
Pour peu qu’on s’examine, on s’en tient méprisable,On s’en hait; et ce mal, qu’on n’ose découvrir,
Fait encor plus de peine à cacher qu’à souffrir :
Mais t’en faire l’aveu, c’est n’en faire à personne;
La part que le respect, que l’amitié t’y donne, .
Et tout ce que le sang en attire sur toi,
T’imposent de le taire une éternelle loi.
.l’aime, et depuis dix ans ma flamme et mon silenceFont à mon triste cœur égale violence :
J’écoute la raison, j’en goûte les avis,
Et les mieux écoutés sont les plus mal suivis.
Cent fois en moins d’un jour je guéris et retombe;Cent fois je me révolte, et cent fois je succombe :Tant ce calme forcé, que j’étudie en vain,
Près d’un si rare objet s’évanouit soudain!
JUSTINE.
Mais pourquoi lui donner vous-même la couronne,Quand à son cher Léon c’est donner sa personne?
MARTIAN.
Apprends que dans un âge usé comme le mien,
Qui n’ose souhaiter ni même accepter rien,
L’amour hors d’intérêt s’attache à ce qu’il aime,
Et, n’osant rien pour soi, le sert contre soi-même.
JUSTINE.
N’ayant rien prétendu, de quoi soupirez-vous?
MARTIAN.
Pour ne prétendre rien on n’est pas moins jaloux ;
Et ces désirs, qu’éteint le déclin de la vie,N’empêchent pas de voir avec un œil d’envie,
Quand on est d’un mérite à pouvoir faire honneur,
Et qu’il faut qu’un autre âge emporte le bonheur.Que le moindre retour vers nos belles annéesJette alors d’amertume en nos âmes gênées !
Que n’ai-je vu le jour quelques lustres plus tard!Disais-je; en ses bontés peut-être aurais-je part,
Si le ciel n’opposait auprès de la princesseA l’excès de l’amour le manque de jeunesse;
De tant et tant de cœurs qu’il force à l’adorer,Devais-je être le seul qui ne pût espérer?
J'aimais quand j’étais jeune, et ne déplaisais guère 1 :Quelquefois de soi-même on cherchait à me plaire ;Je pouvais aspirer au cœur le mieux placé :
Mais, hélas! j’étais jeune, et ce temps est passé;
Le souvenir en tue, et l’on ne l’envisageQu’avec, s’il faut le dire, une espèce de rage ;
On le repousse , on fait cent projets superllus :
Le trait qu’on porte au cœur s’enfonce d’autant plus:Et ce feu, que de honte on s’obstine à contraindre,Redouble par l’effort qu’on se fait pour l’éteindre.
JUSTINE.
Instruit que vous étiez des maux que fait l’amour,Vous en pouviez , seigneur, empêcher le retour,Contre toute sa ruse être mieux sur vos gardes.
MARTIAN.
Et l’ai-je regardé comme tu le regardes,
Moi qui me figurais que ma caducitéPrès de la beauté même était en sûreté?
Je m’attachais sans crainte à servir la princesse,
Fier de mes cheveux blancs, et fort de ma faiblesse :Et, quand je ne pensais qu’à remplir mon devoir,
Je devenais amant sans m’en apercevoir.
Mon âme, de ce feu nonchalamment saisie,
Ne l’a point reconnu que par ma jalousie ;
Tout ce qui l’approchait voulait me l’enlever,
Tout ce qui lui parlait cherchait à m’en priver :
Je tremblais qu’à leurs yeux elle ne fût trop belle ;
Je les haïssais tous comme plus dignes d’elle,
1 Fontrnelle prétend que son oncle Corneille se peignit lui;même avec Rien de la force dans le personnage de Martian. S'ces vers d’un vieux bergrr, plutôt que d’un vieux capitaine,ont paru/orfo à Fontenelle, ils n’en sont pas moins faibles- (VO