SURENA, ACTE Y. SCENE II.
Un jour y peut beaucoup, une heure y peut suffire,Un de ces bons moments, qu’un cœur n’ose en dédire ;S’il ne suit pas toujours nos souhaits et nos soins,
Il arrive souvent quand on l’attend le moins.
Mais je ne promets pas de m’y rendre facile,Seigneur, tant que j’aurai l’âme si peu tranquille;
Et je ne livrerai mon cœur qu’à mes ennuis,
Tant qu’on me laissera dans l’alarme où je suis.
OBODE.
Le sort de Suréna vous met donc en alarme ?
EURYDICE.
Je vois ce que pour tous ses vertus ont de charme,Et puis craindre pour lui ce qu’on voit craindre a tous,Ou d’un maître en colère ou d’un rival jaloux.
Ce n’est point toutefois l’amour qui m’intéresse,C’est... Je crains encor plus que ce mot ne vous blesse,Et qu’il ne vaille mieux s’en tenir à l’amour,
Que d’en mettre, et sitôt, le vrai sujet au jour.
ORODE.
Non, madame, parlez, montrez toutes vos craintes.Puis-je sans les connaître en guérir les atteintes,
Et, dans l’épaisse nuit où vous vous retranchez,Choisir le vrai remède aux maux que vous cachez?
EURYDICE.
Mais si je vous disais que j’ai droit d’être en peinePour un trône où je dois un jour monter en reine;Que perdre Suréna , c’est livrer aux RomainsUn sceptre que son bras a remis en vos mains ;
Que c’est ressusciter l’orgueil de Mitradate,
Exposer avec vous Pacorus et Phradate;
Que je crains que sa mort, enlevant votre appui,Vous renvoie à l’exil où vous seriez sans lui :Seigneur, ce serait être un peu trop téméraire.
J'ai dù le dire au prince, et je dois vous le taire ;
J’en dois craindre un trop long et trop j uste courroux ;Et l’amour trouvera plus de grâce chez vous.
ORODE.
Mais madame, est-ce à vous d’être si politique?
Qui peut se taire ainsi, voyons comme il s’explique ?
Si votre Suréna m’a rendu mes États,
Me les a-t-il rendus pour ne m’obéir pas?
Et trouvez-vous par là sa valeur bien fondéeA ne m’estimer plus son maître qu’en idée,
A vouloir qu’à ses lois j’obéisse à mon tour?
Ce discours irait loin : revenons à l’amour,
Madame; et s’il est vrai qu’enfin...
EURYDICE.
Laissez-m’en faire,
Seigneur ; je me vaincrai, j’y tâche, je l’espère ;
J’ose dire encor plus, je m’en fais une loi ;
Mais je veux que le temps en dépende de moi.
ORODE.
C’est bien parler en reine, et j'aime assez, madame,L'impétuosité de cette grandeur d’âme;
Cette noble fierté que rien ne peut dompterRemplira bien ce trône où vous devez monter.Donnez-moi donc en reine un ordre que je suive.
Phradate est arrivé, ce soir Mandane arrive ;
Ils sauront quels respects a montrés pour sa mainCet intrépide effroi de l’empire romain.
Mandane en rougira, le voyant auprès d’elle.Phradate est violent, et prendra sa querelle.
Près d’un esprit si chaud et si fort emporté,
Suréna dans ma cour est-il en sûreté?
Puis-je vous en répondre, à moins qu’il se retire ?
EURYDICE.
Bannir de votre cour l’honneur de votre empire !Vous le pouvez, seigneur, et vous êtes son roi ;
Mais je ne puis souffrir qu’il soit banni pour moi.
Car enfin les couleurs ne font rien à la chose;
Sous un prétexte faux je n’en suis pas moins cause;Et qui craint pour Mandane un peu trop de rougeurNe craint pour Suréna que le fond de mon cœur.
Qu’il parte, il vous déplaît; faites-vous-en justice ;Punissez, exilez; il faut qu’il obéisse.
Pour remplir mes devoirs j’attendrai son retour,Seigneur; et jusque-là point d’hymen ni d’amour.
ORODE.
Vous pourriez épouser le prince en sa présence ?
EURYDICE.
Je ne sais : mais enfin je hais la violence.
ORODE.
Empêchez-la, madame, en vous donnant à nous ;
Ou faites qu’à Mandane il s’offre pour époux.
Cet ordre exécuté, mon âme satisfaitePour ce héros si cher ne veut plus de retraite.
Qu’on le fasse venir. Modérez vos hauteurs : [cœurs.L’orgueil n’est pas toujours la marque des grandsIl me faut un hymen; choisissez l’un ou l’autre,
Ou lui dites adieu pour le moins jusqu’au vôtre.
EURYDICE.
Je sais tenir, seigneur, tout ce que je promets,
Et promettrais en vain de ne le voir jamais,
Moi qui sais que bientôt la guerre ralluméeLe rendra pour le moins nécessaire à l’armée.
ORODE.
Nous ferons voir, madame, en cette extrémité,Comme il faut obéir à la nécessité.
Je vous laisse avec lui.
SCÈNE II.
EURYDICE, SURÉNA.
EURYDICE.
Seigneur, le roi condamneMa main à Pacorus, ou la vôtre à Mandane;
Le refus n’en saurait demeurer impuni ;