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LIVRE I. CHAPITRE XXIII.
Pût faire un bon et digne emploiDu cours d’une seule journée !
Nos esprits lâches et pesantsComptent bien les mois et les ansQu’a vu couler notre retraite;
Mais tel les étale à grand bruit,
Dont la bouche devient muetteQuand il en faut montrer le fruit.
Si la mort te semble un passageSi dur, si rempli de terreur,
Le péril qui t’en fait horreurPeut croître à vivre davantage.Heureux l’homme dont en tous lieuxSon image frappe les yeux,
Que chaque moment y prépare,
Qui la regarde comme un prix,
Et de soi-même se séparePour n’en être jamais surpris !
Qu’un saint penser t’en entretienneQuand un autre rend les abois :
Tu seras tel que tu le vois,
Et ton heure suivra la sienne.Aussitôt que le jour te luit,
Doute si jusques à la nuitTa vie étendra sa durée ;
Et la nuit reçois le sommeilSans la croire plus assuréeD’atteindre au retour du soleil.
Tiens ton âme toujours si prête,
Que ce glaive en l’air suspenduJamais sans en être attenduNe puisse tomber sur ta tête :
Souvent sans nous en avertirLa mort, nous forçant de partir,Éteint la flamme la plus vive;
Souvent tes yeux en sont témoins,
Et que le fils de l’homme arriveAlors qu’on y pense le moins.
Cette dernière heure venueHonne bien d’autres sentiments,
Et sur les vieux déréglementsFait bien jeter une autre vue ;
Avec combien de repentirsVoudrait un cœur gros de soupirsPouvoir lors haïr ce qu’il aime.
Ét combien avoir achetéLe temps de prendre sur soi-mêmeVengeance de sa lâcheté !
Ch! qu’heureux est celui qui montre*
A toute heure un esprit fervent,
Et qui se tient tel en vivant,
Qu’il veut que la mort le rencontre!
Toi qui prétends à bien mourir,
Écoute l’art d’en acquérirLa véritable confiance,
Et vois quel est ce digne effortQui peut mettre ta conscienceAu chemin d’une bonne mort :
Un parfait mépris de la terre,
Des vertus un ardent désir,
Suivre sa règle avec plaisir,
Faire au vice une rude_ guerre,S’attacher à son châtiment,
Obéir tôt et pleinement,
Se quitter, se haïr soi-même,
Et supporter d’un ferme espritL’adversité la plus extrêmePour l’amour seul de Jésus-Christ.
Mais il faut une âme agissanteTandis que dure ta vigueur :
Où la santé manque de cœur,
La maladie est impuissante :
Ses abattements, ses.douleurs,Rendent fort peu d’hommes meilleurs,Non plus que les plus grands voyages;Souvent les travaux en sont vains,
Et les plus longs pèlerinagesN’ont jamais fait beaucoup de saints.
Prends peu d’assurance aux prièresQu’on te promet après ta mort,
Et pour te faire un saint effortN’attends point les heures dernières :Et tes proches et tes amisOublieront ce qu’ils t’ont promisPlus tôt que tu ne t’imagines ;
Et qui peut attendre si tardA répondre aux grâces divines,
Met son salut en grand hasard.
Tu dois envoyer par avanceTes bonnes œuvres devant toi,
Qui de ton juge et de ton roiPuissent préparer la clémence.L'espérance au secours d’autruiN’est pas toujours un bon appuiPrès de sa majesté suprême';
Et si tu veux bien négligerToi-même le soin de toi-même,
Peu d’autres s’en voudront charger.