-8 DISCOURS PRÉLIMINAIRE
La physique est donc uniquement bornée aux observations etaux calculs; la médecine à l’histoire du corps humain , de sesmaladies, et de leurs remèdes ; l’histoire naturelle à la descrip-cription détaillée des végétaux, des animaux et des minéraux ;la chimie à la composition et à la décomposition expérimentaledes corps; en un mot, toutes les sciences, renfermées dans lesfaits autant qu’il leur est possible , et dans les conséquences qu’onen peut déduire, n’accordent rien à l’opinion, que quand elles ysont forcées. Je ne parle point de la géométrie , de l’astronomieet de la mécanique , destinées par leur nature à aller toujours ense perfectionnant de plus en plus.
On abuse des meilleures choses. Cet esprit philosophique , sià la mode aujourd’hui, qui veut tout voir et ne rien supposer ,s’est répandu jusque dans les belles-lettres ; on prétend mêmequ’il est nuisible à leurs progrès, et il est difficile de se le dissi-muler. Notre siècle, porté à la combinaison et à l’analyse, semblevouloir introduire les discussions froides et didactiques dans leschoses de sentiment. Ce n’est pas que les passions et le goûtn’aient une logique qui leur appartient; mais celte logique ades principes tout différens de ceux de la logique ordinaire : cesont ces principes qu’il faut démêler en nous, et c’est, il fautl’avouer, de quoi une philosophie commune est peu capable.Livrée toute entière à l’examen des perceptions tranquilles del’âme, il lui est bien plus facile d’en démêler les nuances quecelles de nos passions , ou en général des sentimens vifs qui nousaffectent. Et comment cette espèce de sentimens ne serait-ellepas difficile à analyser avec justesse? Si , d’un côté, il faut selivrer à eux pour les connaître; de l’autre, le temps où l’âmeen est affectée , est celui où elle peut les étudier le moins. Il fautpourtant convenir que cet esprit de discussion a contribué à af-franchir notre littérature de l’admiration aveugle des anciens; ilnous a appris à n’estimer en eux que les beautés que nous serionscontraints d’admirer dans des modernes. Mais c’est peut-êtreaussi à la même source que nous devons je ne sais quelle méta-physique du cœur, qui s’est emparée de nos théâtres ; s’il nefa liait pas l’en bannir entièrement, encore moins fallait-il l’ylaisser régner. Cette anatomie de l’âme s’est glissée jusque dansnos conversations ; on y disserte , on n’y parle plus ; et nos so-ciétés ont perdu leurs principaux agrémens, la chaleur et lagaieté.
Ne soyons donc pas étonnés que nos ouvrages d’esprit soienten général inférieurs à ceux du siècle précédent. On peut mêmeen trouver la raison dans les efforts que nous faisons pour sur-passer nos prédécesseurs. Le goût et l’art d’écrire font en peu de