Band 
Tome premier.
Seite
163
JPEG-Download
 

DE PHILOSOPHIE. i63

Eh voilà, ce me semble, assez pour convaincre les physicienssages, les physiciens vraiment philosophes, combien ils doiventêtre sur leurs gardes, et si j’ose le dire , modestes, même à l’é-gard des faits qu’ils croient expliquer le plus clairement ; puisquedans des cas où ils croiraient atteindre jusqu’à la démonstration ,ils pourraient avancer des absurdités sans le savoir.

C’est bien pis quand ces explications hasardées ne se bornent pasà la simple spéculation, mais qu’elles peuvent avoir, comme enmédecine, les effets les plus nuisibles, si on a le malheur de setromper. La médecine systématique me paraît, et je ne croispas employer une expression trop forte , un vrai fléau du genrehumain. Des observations bien multipliées, bien détaillées, bienrapprochées les unes des autres, voilà , ce me semble , à quoi lesraisonnemens en médecine devraient se réduire. Je ne puisme défendre d’un mouvement d’indignation et de pitié quand jeme rappelle qu’un homme qui se faisait appeler médecin , et quiavait pensé me faire perdre un de mes amis, en rendant très-dangereuse une maladie très-légère , venait au sortir de là meprouver que la médecine était plus certaine que la géométrie.

Je ne prétends pas cependant qu’il n’y ait un art de guérir leshommes; je crois même cet art fort étendu dans la nature. Maisje le crois très-borné pour nous, soit parce que la nature s’obstineà nous cacher son secret', soit parce que nous ne savons pas l’in-terroger. L’apologue suivant, fait par un médecin même, hommed’esprit et philosophe, représente assez bien l’état de cette science.La Nature, dit-il, est aux prises avec la Maladie; un Aveuglearmé, d’un bdloti ( c’est le médecin) arrive pour les mettre d’ac-cord ; il tâche d’abord de faire leur paix ; quand il ne peut envenir à bout , il lève son bâton sans savoir où il frappe ; s’il at-trape la Maladie , il tue la Maladie; s’il attrape la Nature, iltue la Nature. Discunt periculis nostris , dit Pline , et per expéri-menta mortes agunt (i). Un médecin célèbre, renonçant à la pra-tique qu’il avait, exercée trenle ans, disait, je suis las de deviner.

L’art de conjecturer en médecine, cet art si nécessaire et sidangereux , ne saurait donc consister dans une suite de raison-nemens appuyés sur un vain système. C’est uniquement, l’art decomparer une maladie qu’on doit guérir, avec les maladies sem-blables qu’on a déjà connues par son expérience ou par celle desautres. Cet art consiste même quelquefois à apercevoir un rap-port entre des maladies qui paraissent n’en point avoir, commeaussi des différences essentielles, quoique fugitives , entre cellesqui paraissent sc ressembler le plus. Plus on aura rassemblé de

(i) Ils s’instruisent par les dangers où ils nous exposent, et font teurs ex-périences ans dépens de notre vie.