DE PHILOSOPHIE. 169
Un géomètre anglais , à qui les mathématiques ont d’ailleursquelque obligation, s’avisa , à la fin du dernier siècle, de cal-culer la probabilité du christianisme dans un ouvrage intitulé ,Principes mathématiques de la théologie chrétienne. Il pose pourprincipe, i°. que la foi, suivant la parole de Jésus-Christ, doitêtre nulle sur la terre au jour du jugement dernier ; 2°. que lestémoignages sur lesquels la croyance des chrétiens est appuyée,décroissent de probabilité à mesure qu’on s’éloigne de leursource. Il cherche donc le temps ou cette probabilité sera réduiteà rien ; ce temps doit être, selon lui, celui de la fin du monde,qu’il fixe par ses calculs à l’année 3 i 5 o ; c’est-à-dire dans treizecent quatre-vingt-quatre ans. On connaît plus d’un exemplede l’abus du calcul mathématique ; je doute qu’il y en ait jamaiseu de plus étrange que celui-ci. Il l’est à tel point, que quelqueslecteurs ont pris pour une plaisanterie, aussi mauvaise qu’indé-cente , les raisonnemens et l’ouvrage entier de l’auteur. Mais ilsuffit de lire cet ouvrage , et de voir le ton grave qui y règne,l’air même de profondeur qu’on y affecte, pour être persuadéque l’auteur a parlé très-sérieusement ; d’ailleurs une plaisan-terie algébrique , surtout quand elle occupe tout un volume,serait une bien triste plaisanterie.
Quoi qu’il en soit, sans entreprendre de réfuter cet écrivain ,et sans rappeler ici les preuves si connues de la révélation , dontle détail n’appartient pas à des élémens de philosophie , exami-nons seulement s’il est bien vrai, comme ce géomètre le suppose,que la probabilité d’un fait diminue à mesure qu’on s’éloigne dutemps oh il s’est passé.
D’abord , cet affaiblissement parait incontestable quand laprobabilité du fait est appuyée sur le simple témoignage verbalde génération en génération ; par la même raison qu’un fait,même arrivé de notre temps et dans l’ordre le plus commun,est d’autant moins certain pour nous, qu’il se trouve plus depersonnes entre celui qui raconte et celui qui dit avoir vu. Carpour croire ce fait, il faut supposer que chaque témoin inter-médiaire l’a réellement ouï dire à celui qui le lui a transmis;puisque s’il en est un seul qui ne l’ait pas réellement ouï dire,dès-lors la chaîne de la tradition est rompue : il est donc évidentque la raison de douter se multiplie à mesure qu’il y a plus detémoins intermédiaires. Or la même raison de douter a lieupour les faits qui se transmettent de bouche d’une génération àl’autre : la raison de douter est même plus forte dans ce secondcas, parce que les témoins intermédiaires n’existant plus, commeils existent dans le cas d’un fait arrivé de notre temps, il est im-possible de s’assurer s’ils ont dit en effet ce qu’on leur attribue.