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Tome premier.
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2o6 ELEMENS

les idées purement intellectuelles et morales, viennent de nossensations.

Je désirerais seulement, peut-être par un excès de scrupule,que parmi les preuves invincibles que Locke a données de cettevérité , il n’eût pas fait entrer la différente manière de penserdes hommes et des nations sur certaines vérités de morale ; jecraindrais que cette différence, qui n’est que trop vraie, neconduisît certains esprits peu attentifs à regarder ces véritéscomme douteuses. Je sais qu’il s’en faut bien qu’elles le soient;je sais même qu’il s’en faut bien que l’intention de Lockeait été de le faire croire. Mais il est des objets qui doivent êtresacrés pour le philosophe, auxquels du moins il ne doit tou-cher qu’avec une extrême circonspection , et sur lesquels il doitéviter de donner même occasion à des sophismes. D’ailleurs,pour prouver qu’il n’y a point d’idées innées, est-il nécessaired’observer que les principes de morale trouvent de la contradic-tion parmi les hommes? Quand toutes les nations seraient par-faitement d’accord sur ces principes, et sur la manière de s’yconformer, s’ensuivrait-il qu’ils fussent innés pour cela? Il s’en-suivrait seulement que les hommes ayant les mêmes sensations,ont dû être conduits de la même manière par ces sensationsà la connaissance des vérités morales. Je conviens que la con-naissance de ces vérités ne nous vient pas immédiatement de nossensations; elle nous vient de la société que nous formons avecles autres hommes, des idées que cette société nous procure, desbesoins qu’elle nous fait sentir, et des moyens qu’elle nous four-nit pour les satisfaire : mais toutes ces connaissances mêmetiennent évidemment à nos sensations , en dépendent, et nesont acquises que par ce secours. C’est donc en effet à nos sen-sations que nous devons la connaissance des vérités morales. Enun mot, la connaissance des vérités morales n’est fondée que surla notion du juste et de l’injuste; l’homme n’a l’idée de l’injusteque parce qu’il a l’idée de souffrance, et il n’a l’idée de souffranceque parce qu’il a des sensations.

Mais s’il est vrai que c’est à nos sens que nous devons primiti-vement toutes nos idées, il n’est pas moins vrai que c’est à la so-ciété qui nous unit aux autres hommes que nous devons immé-diatement, non-seulemeût, comme nous venons de le dire, lesidées morales , mais la plus grande partie même des notionspurement spéculatives. Il ne faut, ce me semble , pour s’en con-vaincre , que réfléchir sur la différence énorme qui se trouve al’égard des connaissances et des lumières entre les sauvages etles peuples policés. Qu’aurait été le plus grand de nos* philo-sophes , s’il eût été réduit aux seules idées qui sortaient du fond