2 56 ÉLÉMENS
circonstance être présentées les premières ; en second lieu , sup-posant même que l’ordre des idées soit incontestable , la raisondemande alors qu’on exprime ces idées par des mots qui , ensuivant la construction grammaticale, puissent et doivent êtreplacés les premiers. Développons ces deux réflexions.
Je prendrai pour exemple la phrase même proposée , fuyezle serpent. On dit que le serpent doit être présenté d’abord àl’esprit comme l’objet qu’il faut fuir; c’est ce qui me paraît dou-teux. Carne peut-on pas dire aussi que, dans la circonstancedont il est question , la fuite est ce qui importe le plus à la per-sonne à qui on parle , et que par conséquent la fuite est cequ’on doit énoncer d’abord , en y ajoutant ensuite la raison quidoit y obliger? Il n’est donc nullement décidé lequel des deuxarrangemens est le plus naturel , fuyez le serpent, ou le serpentfuyez ; et je pense qu’il en sera à peu près ainsi dans la plupartdes cas semblables.
En second lieu , supposant même que le serpent soit nécessai-rement la première idée qui dût être énoncée , n’est-il pas pos-sible de s’exprimer par une phrase dont la construction gram-maticale demande que le serpent soit en effet à la premièreplace ; par exemple , le serpent vient , fuyez; ou seulement leserpent vient, ce qui indique assez qu’il faut fuir. On dirapeut-être que de ces deux phrases, la première est moins courteque celle-ci , fuyez le serpent ; et que dans la seconde on a re-tranché le mot essentiel fuyez; mais il est aisé de répondre quedans la phrase fuyez le serpent, on a retranché aussi les mots quivient , lesquels doivent la terminer pour la rendre complète, etne peuvent être sous-entendus qu’en suppposant qu’on y suppléepar le geste et par le ton.
De là il s’ensuit que dans l’hypothèse présente la seule cons-truction qui ne fut point défectueuse, serait celle-ci ; le serpentvient, fuyez , ou serpens venit, fuge , parce que c’est la seuleoù l’arrangement grammatical des mots s’accorderait avec l’ar-rangement métaphysique des idées.
En supposant donc pour un moment que l’ordre dans lequelon doit présenter les idées n’ait en soi rien d’arbitraire, que, parexemple, dans la phrase citée on doive commencer par l’idée duserpent; s’il y avait deux langues dont l’une exprimât ces idéesdans leur ordre naturel, mais dans un ordre contraire à la syn-taxe , comme serpentent fuge, et dont l’autre exprimât ces mêmesidées dans un ordre conforme à la syntaxe , mais contraireà leur arrangement naturel, alors il ne faudrait pas dire qu’iln’y aurait d’inversion que dans la seconde , et qu’il n’y en au-rait point dans la première ; il faudrait dire que l’une et l’autre