DE LA MUSIQUE. 53<)
hardiesses expressives, des licences heureuses, des routes demodulations détournées et savantes, et néanmoins toujours na-turelles , voilà son caractère et ses richesses. Toutes les oreillesfrançaises, pour l’honneur de notre nation, n’y sont pas in-sensibles. Il est vrai qu’il y en a beaucoup d’incrédules , et cequi est pis encore, bien des oreilles hypocrites, qui feignentpar air un plaisir qu’elles n’ont pas. Un moyen sûr pour les con-naître , c’est d’examiner les jugemens qu’elles portent des difte-rens airs italiens qu’elles entendent ; ceux qui le ut plaisent pourl’ordinaire davantage, sont ceux qui sont le plus à la française.Je me souviens que dans l’intermède du Maître de Musique ,l’air de Y Echo eut un grand succès auprès de ces prétendus ama-teurs. C’était pourtant un air assez commun , indigne d’êtrecomparé à plusieurs autres du même intermède , qui avaientglissé sur les oreilles vulgaires. De pareils juges , qui ne goûtentdans la musique italienne que ce qu’elle a de plus trivial , nesont pas faits pour sentir l’expression qui en est l’àme. Maiscette expression n’a pas échappé parmi nous à l’espèce d’hommesqui, par leur état, doivent s’y connaître mieux que les autres ,aux gens de lettres et aux artistes. La plupart sont devenus par-tisans aussi zélés de la musique italienne , qu’antagonistes dé-clarés de la nôtre, et l’opéra français leur est aujourd’hui in-supportable , du moins à presque tous ceux qui me sont connus.
XXXI. Et comment ne le serait-il pas? Le chant français ale défaut le plus contraire à l’expression ; c’est de se ressemblertoujours à lui-même. La douleur et la joie , la fureur et la ten-dresse y ont le même style (i) ; toujours la même route de mé-lodie , la même marche de modulation, et toujours la marchela plus élémentaire, la plus étroite et la moins variée ; en sorteque celui qui va entendre un air français, peut s’assurer d’a-vance qu’il l’a déjà entendu cent fois auparavant. Au .reste, c’estencore moins nos musiciens qu’il faut accuser de cette indigenceque leurs auditeurs. Chez la plupart des Français, la musiquequ’ils appellent chantante , n’est autre chose que la musiquecommune, dont ils ont eu cent fois les oreilles rebattues; poureux un mauvais air est celui qu’ils ne peuvent fredonner , et unmauvais opéra , celui dont ils ne peuvent rien retenir.
XXXII. Mais, diront-ils , où trouvez-vous donc l’expres-sion de la musique italienne ? est-ce dans ces répétitions éter-nelles des memes paroles, dans ces roulemcns prodigués à con—
(i) A l’article Expression, dans Y Encyclopédie , on prouve que le chantde Mcrlnsc, dans Persée, irait aussi bien sur des paroles d’un caractère toutdifférent.