DE DESPRÉAUX. 3G3
inventé ; que sa naïveté était celle de Rabelais et de Marot. Houbliait que Rabelais n’est point naïf, que son caractère est unegaieté souvent excessive, et par là très-éloignée de cette dispo-sition calme et douce que la naïveté suppose ; il oubliait que lanaïveté de Marot tient à son vieux langage, celle de La Fon-taine à son âme ; que sa langue même lui appartient si unique-ment, que , soit avant, soit après lui, elle n’a été celle de per-sonne ; que dans ce poète plus que dans aucun autre, on trouve,pour appliquer ici un vers charmant de La Fontaine même,
Ccl heureux ai tQui cache ce qu’il est, et ressemble au hasard ;
qu’enfin , parmi les écrivains célèbres du siècle de Louis XIV,si La Fontaine n’est pas le plus grand, il est au moins le plus sin-gulièrement original , le plus désespérant) pour le peuple imita-teur , en un mot , si on peut parler de la sorte , celui que lanature aura le plus de peine à refaire.
Ceux qui ont reproché à Despréaux d’avoir été injuste à l’é-gard de Quinault et de La Fontaine, l’ont encore accusé, maisavec beaucoup moins de raison , de n’avoir pas rendu assez dejustice à Molière. Il serait suilisamnjent disculpé de cette impu-tation par la réponse qu’il eut le courage de laire à Louis XIV,qui lui demandait quel était l’écrivain auquel il croyait le plus degénie; Sire, c’est Molière, répondit Despréaux sans hésiter, et sansaucun retour d’amour-propre sur lui-même, quoiqu’assurémentil ne fût pas disposé à céder légèrement le trône à ses rivaux ( 2 3).On peut seulement être étonné que dans la satire adressée à cegrand homme, il se borne à lui demander où il trouve la rime :d eût mieux fait de lui demander où il avait trouvé les chefs-d’œuvre dont il avait déjà enrichi la scène , dans le temps oùcette satire fut écrite , V Ecole des Maris et Y Ecole des Femmes ;d eût encore été plus digue de Despréaux de prévoir et de dé-niêler dans ces chefs-d’œuvre ceux qui devaient les suivre etPresque les effacer, le Misanthrope, les Femmes Savantes, Y A-v are , et surtout le Tartufe, cet ouvrage unique au tbéâlre ,d’une utilité qui devrait réconcilier avec les spectacles les véri-tables gens de bien, et auquel Louis XIV eut le courage, mal-gré les clameurs de l’hypocrisie intéressée, d’accorder une pro-tection qui est un des plus beaux traits de la vie de ce monarque,^espréaux prétendait que chaque demi-siècle, et presque chaquelustre , aurait besoin d’une comédie nouvelle sur cet objet, siintéressant pour l’instruction et la vindicte publique ; en effet,*1 u ’y aurait pas à craindre, si le peintre était digne du sujet,que les portraits se ressemblassent, tant l'hypocrisie est habile