DE L’ABBÉ DE CIIOISY. 45
(y) La question du duc de Bourgogne à l’abbé de Choisy sur ce mal-heureux monarque prouve que, malgré la plus excellente éducation,le caractère de prince est trop souvent indélébile.
On prétend que le duc de Montausier, quand il eut appris la réponsede l’abbé de Clioisy, et de quelle bouche la vérité était partie, s’écriacomme Molière : Où va-t-elle se nicher ? On dit même qu’il ajouta :je suis fâché de ne pouvoir demander à cet hermaphrodite son amitié.
(io) Ce prince, grand dans ses vertus et petit dans sa dévotion, fermeet faible tout à la lois, moitié au-dessus, moitié au niveau de ses con-temporains , résistant et cédant tour à tour à la barbarie de son siècle ;enfin qu’on nous permette cette expression, moitié saint et moitié roi,résistait au pape et tremblait devant sa mère, abandonnait des sujets qu’ilrendait heureux, pour aller se faire battre en Afrique dans deux croisadessuccessives, mal habilement entreprises et plus mal habilement exécutées,où périrent avec lui des milliers de Français ; il joignait à toute la duretéde l’intolérance religieuse , la sagesse et l’équité la plus rare dans cellesde ses lois qui n’avaient pas l’hérésie pour objet ; à la bienfaisance la plustendre pour les malheureux, un zèle si peu éclairé et même si cruel,qu’il ne fallait, disait-il, répondre aux objections des hérétiques,qu’en leur enfonçant l’épée dans le corps jusqu’à la garde : avec lesplus rares talens pour gouverner, il eut la fantaisie, par le conseil d’unjacobin son confesseur, d’abdiquer la royauté pour se faire moine ; fan-taisie qui, pour son honneur, ne dura pas, et qui lit dire à Philippe leHardi son fils : Que si Dieu le faisait jamais rni, il ferait justice detous ces prêcheurs. C’est ce contraste qu'il faut surtout faire sentir dansl’histoire de S. Louis ; aussi cette histoire, quoique si souvent écrite, estpourtant encore à faire.
On dit que l’abbé de Choisy avait formé le projet d’écrire la vie dedeux autres princes bien différons de S. Louis, Dioclétien et Théodo-re; mais il aurait fallu un historien plus exact, et surtout plus éclairé,pour apprécier deux monarques que leurs actions ont placés au rang dessouverains les plus illustres et dont la calomnie a trop long-temps per-sécuté la mémoire : vrais sages sur le trône, mais décriés par la supers-tition et le fanatisme.
(n) Lorsque Elisabeth de France , fille de Henri II, destinée, pourson malheur, à épouser Philippe II, roi d’Espagne, fut remise entre lesmains des commissaires espagnols envoyés par ce monarque pour la re-cevoir , un de ces commissaires adressa gravement à la princesse uneparlie de ce même passage : Audi, jilia , et vide, et inclina auremtuam, et obliviscere domum patris tui. (Écoutez, ma fille, et voyez;prêtez 1 oreille, et oubliez la maison de votre père). Un autre de cescommissaires, 1 évêque de Burgos , ajouta plus gravement encore le restedu passage : Et concupiscet rex decorem tuum ( et votre beauté inspirerades désirs au roi), la malheureuse princesse, qui entendait le latin, etT'i n épousait qu’avec répugnance le vieux et odieux monarque espa-