DE ROQUETTE. 5i
» tombes entassées ; une voix respectable et terrible vous crie : Conso-» lez la terre qui a les yeux sur vous , et regardez le ciel qui vous» attend. »
L’oraison funèbre de Louis XV, prononcée par le même orateur,offre encore un plus grand nombre de traits d’éloquence, de sensibi-lité , de cette finesse même qui sait toucher légèrement et avec adressedes cordes délicates et difficiles. Nous en citerons quelques morceaux,avec beaucoup de regret de ne pouvoir en citer un plus grand nombre ;il faudrait transcrire presque en entier ce discours, pour en faireconnaître toutes les beautés.
« A cette époque, messieurs (l'époque du ministère du cardinal de» Fleury) , on vit sur la terre un peuple heureux tout à la fois et res-» pecté ; et ce peuple était celui que Louis XIV avait comme enseveli» dans ses triomphes , peuple détesté de l’Europe conjurée , déshonoré» à Hochstet, humilié à Gertruidenberg, consterné , fuyant des rives» du Rhin jusqu’à celles de l’Escaut, rassuré à peine à Denain par» l’heureux génie de Villars, tramant, après la paix d’Utrecht, les» débris d’une puissance que l’envie ne daignait plus remarquer , sans» commerce , sans vaisseaux , sans crédit... Un homme est choisi pour» ranimer ce peuple abattu. Louis dit au cardinal de Fleury , comme» autrefois le Seigneur Dieu au prophète Ezéchiel : Insuffla super» interfectos istos , ut reviviscant ( Soufflez sur ces morts, afin qu’ils» revivent). Tout à coup un esprit de vie coule dans ces ossemens» arides et desséchés; un mouvement doux, mais puissant, se com-» mimique à tous les membres de ce grand corps épuisé ; toutes les* parties de l’Etat se rapprochent et se balancent : Et accesserunt» ossa ad ossa, unum quodque ad juncturam suam. L’harmonie se» rétablit, la confiance renaît, etc. »
l'oeil n’est plus heureux et plus éloquent que l’application de cepassage de l’Ecriture. C’est ainsi qu’il faut la faire parler dans uneoraison funèbre, et non pas y entasser, sans choix et sans génie,comme ont fait tant d’autres orateurs, des milliers de passages deslivres saints : les uns applicables à cent autres sujets , les autres appliquésau sujet d’une manière froide et triviale.
Dans le morceau suivant, l’orateur fait sentir avec d’autant plusd adresse les reproches qu’on peut faire au cardinal de Fleury , qu’il aeu 1 art de donner à ces reproches la forme de l’éloge...
« Ministre respectable , je n’insulte point à votre repos; je sais que» nous vous devons ces jours paisibles et brillans que je retrace ; mais” qu il ine soit permis de le dire, en conservant dans votre auguste" *^ uve cet esprit de modération et de réserve, si vous aviez excité ces» flammes généreuses , ce noble sentiment de ses forces, qu’il méritait” si bien de prendre ; si vous lui aviez appris à ne pas se séparer de sa11 nation , a la méditer , cette nation , qui se donne toutes les chaînes