Band 
Tome troisième.
Seite
69
JPEG-Download
 

DE SACY. 69

je sens que cela ne peut autrement s’exprimer, qu en répondant,qjarce que c’était lui, parce que cétait moi — Depuis le jourque je le perdis , je ne fais que traîner languissant, et les plai-sirs meme qui s’offrent à moi, au lieu de me consoler , me redou-blent le regret de sa perte; nous étions à moitié de tout, et il mesemble que je lui en dérobe sa part. ... C’est ainsi que le plus phi-losophe des écrivains a exprimé ce qu’il sentait pour son ami.Au contraire , un célèbre philosophe de nos jours , Helvétius',très-digne d’ailleurs par ses vertus d’inspirer et de sentir l’amitié,a mieux su la mériter que la connaître. Plus occupé d’en déve-lopper le principe dans les âmes vulgaires, que d’en peindre lesépanchemens dans les cœurs faits pour elle , il semble avoirvoulu bannir de sa spéculation métaphysique jusqu’à l’ombre dusentiment et de la tendresse. Il ne cherche , il ne voit dans l’a-mitié que le même motif, qui , selon lui, sert de base à toutesnos actions, le besoin mutuel et l’intérêt propre. En gémissantsur l’aridité de ce tableau, si douloureux pour les âmes aimantesqu’il dessèche et qu’il afflige, avouons pourtant qu’à la hontede presque tous les hommes , l’auteur n’a peut-être exprimé quetrop naïvement ce que l’amitié est pour eux , même lorsqu’ilsen affichent toute la délicatesse, qu’on est si loin d’afficherquand on a le bonheur de la sentir. C’est ce qui a fait dire àune femme d’esprit, en parlant de cet écrivain, qu’il ne s’étaitfait tant d’ennemis, que pour avoir dit le secret de tout le monde.Moins rigoureux et moins triste observateur du cœur humain,mais ne sachant pas aussi, comme Montaigne, faire verser deslarmes à ceux qui le lisent, M. de Sacy n’est peut-être dansson ouvrage , ni assez tendre pour les âmes sensibles, ni assezpenseur pour les philosophes. Il offre plutôt le tableau paisibled une affection douce, que le tableau animé d’une affectionvive , ou le tableau réfléchi d’une affection profonde. Cet ou-vrage néanmoins, malgré la vigueur ou la mollesse de touchequ on y désire , eut un succès mérité , par la morale saine et dé-licate qui en fait la base , par l’élégance et la pureté du style ,et surtout par l’honnêteté de caractère dont il porte l’empreinte.On jugea que si l’auteur s’était peint dans son livre avec troppeu d’énergie, du moins il s’était peint au naturel ; et ceux quilurent M. de Sacy avec le moins d’intérêt, ne purent se refuseru celui que sa personne était si digue d’inspirer. C’est que le pre-mier mérite d’un auteur est d’être vrai; être éloquent n’est quele second. On sent que M. de Sacy , quand il parle de l’amitié etde la vertu, parle de ce qui le touche et de ce qu’il aime ; et touttcuvaiu qui exprime avec simplicité et vérité le sentiment hon-' Hans le livre de l'Esprit.