DE LA MOTTE. i?5
Rassasie de couronnes sur la scène lyrique , La Motte osa seproduire sur un théâtre plus propre encore à tenter un poète,mais aussi plus redoutable et plus orageux ; il donna aux comé-diens français la tragédie des Macchabées. Cependant, commeil avait déjà beaucoup de réputation, et par conséquent beau-coup d’ennemis , prêts à siffler l’ouvrage avant de l’avoir en-tendu , et à le déchirer ensuite malgré le succès , il prit un partifortsage, celui de garder d’abord l’anonyme; l’envie, qui n’étaitpoint avertie , ni par conséquent sur ses gardes , applaudit d’a-bord avec la foule des spectateurs, et peut-être leur donnale ton , dans l’espérance de pouvoir opposer un talent naissantet ignoré aux talens qui étaient déjà en possession de l’estime,publique ; car l’envie, bientôt lasse de tout ce que le publicencense , lui crée volontiers de nouvelles idoles , pour faire ou-blier, si elle le peut, les anciennes , à condition pourtant que lesnouvelles idoles auront incessamment leur tour pour être mu-tilées, et même, s’il est possible , renversées et détruites. Lesadversaires les plus acharnés de La Motte, très - éloignés desoupçonner le piège inuocent qu’il leur tendait, trouvaient satragédie si bien écrite, qu’ils la croyaient un ouvragepostlnnr.ede Racine; l’auteur jouit en secret, pendant quelques semaines,du jugement exquis de ces grands connaisseurs ; il fît mieux en-core, quand il se vit bien assuré du succès, il fit répandre soui-dement par quelques amis, qu’il était l’auteur des Macchabées (8),et il eut la satisfaction d’entendre tourner en ridicule ceux quilui attribuaient cette pièce , et qui n’avaient pas l’esprit de sentirà quel point il en était incapable. Enfin il se déclara ouverte-ment, et goûta pour lors un plaisir nouveau , celui de voir sesennemis changer de langage. Les plus sots déchirèrent sans pu-deur ce qu’ils avaient loué , les plus adroits se turent; les plusmodérés , croyant faire un grand effort de justice , avouèrentque l’ouvrage avait en effet quelque mérite, mais un mérite fortinférieur à celui qu’on y avait voulu trouver. Le docte et pesant.Dacier, grand ennemi de La Motte pour l’amour des anciens,qu’il n’a pourtant pas traités en amis dans ses traductions, étaitun de ceux qui avaient le plus loué les Macchabées, et le pluscourageusement soutenu que La Motte ne pouvait en être l’au-teur. Eh bien '. lui dit quelqu’un , lorsque le secret fut dévoilé,celte tragédie que vous avez tant exaltée est pourtant de LaMotte; qu’en dites-vous ùprésent ? Eh! mais, répondit Dacier,il me semble qu’il y a quelque chose. Il disait en ce momentmieux qu’il ne croyait peut-être , et mieux surtout qu’il n’avaitdit dans le temps oh il donnait tant d’éloges à cet ouvrage. Carsi la tragédie des Macchabées est en effet estimable par i ' es