DE LA MOTTE. i?7
douce ; jamais elle n’est déchirée avec cette violence qui faitdétourner les yeux , et qui arrête ou qui sèche les larmes. Onreproche néanmoins à cette pièce ( 11 ), ainsi qu’aux autres tra-gédies du même auteur, la faiblesse du style et du coloris 1 ;mais cette faiblesse se fait presque oublier par plusieurs expres-sions de sentiment, vraies , simples et pénétrantes 2 ; par le soinque l’auteur a eu de faire toujours parler à ses acteurs, sinon lelangage de l’éloquence , au moins celui de leur situation ; parl’art enfin d’attacher le spectateur à la situation même , sansqu’il ait le temps de penser à se rendre difficile sur la manièredont les détails en sont rendus : suffisamment préparé par lepoète, pour suppléer de lui-même à toute la vivacité de l’im-pression qu’il n’en reçoit pas , il lui suffit de se sentir , si l’onpeut parler ainsi, doucement entraîné vers l’attendrissement etles larmes , et son cœur achève le reste.
On s’imagine bien que le grand succès d’Inès produisit descritiques sans nombre. 11 est toujours, comme l’on sait, desécrivains prêts à prouver aux auteurs applaudis qu’ils ont eu tortde réussir ; écrivains mécontens , pour l’ordinaire, de n’avoir,pas eu le même tort, et prompts à s’en venger sur ceux deleurs confrères qui n’ont pas auprès d’eux la triste recomman-dation de partager leur infortune. Mais, ce qui devrait semblerétrange, si on ne connaissait pas tous les secrets et toutes lesressources de la malignité humaine , les mêmes spectateurs quiavaient tant versé de larmes à la pièce de La Motte, ne se refusè-rent pas la satisfaction d’accueillir aussi les satires qu’elle essuya.Le public s’en amusa un moment, comme il rit à Pourceaugnac,après avoir pleuré à Phèdre. Car ce public , si avide du plaisirqu’il vient chercher aux spectacles, et quelquefois entraîné dansle premier instant par ce plaisir , ne songe plus, quand il est desang-froid , qu’à se disputer à lui-même, ou plutôt à se repro-cher sévèrement l’enthousiasme qu’il avait eu la simplicité deressentir ; il sait gré au censeur qui vient lui dire comme leMisanthrope :
Quoi ! vous avez le front de trouver cela beau?
' La versification lâche et prosaïque de cette tragédie fit dire à une femmed’esprit que l’auteur avait fait, comme INI. Jourdain, de la prose sans lesavoir. Une autre femme très-aimable fit sur cette pièce des couplets fortplaisans : La Motte y répondit par un couplet très-gai et très-galant sur lemême air, qu’il lui chanta au sortir du specfticle.
2 Nous ne citerons que ce vers entre plusieurs autres :
Ne désavouez point, Inès, que je vous aime.
Et celte réponse d’Inès à son amant :
Que me promettre, hélas ! do ma faible raison ,
Moi qui ne puis sans trouble entendre votre nom ?