DE LA MOTTE. i3?
un peu amèrement toute la rigueur de leur zèle pour la perfec-tion de ses ouvrages, il avait aussi quelques amis vrais et hon-nêtes , qui savaient joindre à l’intérêt qu’ils marquaient poursa gloire, les égc^gls qu’il méritait et qu’il ne demandait pas.L’amitié dont il fît lié avec Fontenelle est digne surtout d’êtreproposée pour modèle aux gens de lettres. Cette amitié ne sedémentit jamais , et fait î’éloge de l’un et de l’autre. Fontenellea même dit plusieurs fois , que le plus beau trait de sa vie étaitde n’avoir pas été jaloux de La Motte. Ils s’éclairaient et se di-rigeaient mutuellement , soit dans leurs ouvrages, soit dansleur conduite ; et ce fut par le conseil de La Motte que Fonte-nelle eut à la fois le courage et la prudence de ne pas répondre àun jésuite, censeur amer de son Histoire des Oracles. Le cri-tique, très-fin raisonneur, avait prétendu , on ne sait pourquoi,que l’auteur de cette histoire avait porté atteinte au christia-nisme , en démontrant que les prédictions du paganisme étaientdes impostures : Fontenelle , bien tenté de terrasser son adver-saire par la facilité qu’il y trouvait, fut retenu par les avis pru-dens de La Motte ; cet ami lui fit craindre de s’aliéner par saréponse une société qui s’appelait légion, quand on avait affaireau dernier de ses membres. Persuadé et retenu par ce sage con-seil , Fontenelle se contenta d’écrire à un journaliste , qui lepressait de répliquer, une lettre où il fait en deux lignes à sonadversaire une réponse qui perdrait à être délayée dans plus deparoles. Je laisserai mon censeur, dit-il, jouir en paix de sontriomphe ; je consens que le diable ait été prophète , puisque lejésuite le veut, et qu’il croit cela plus orthodoxe (26).
La convenance du caractère , du genre d’esprit et des prin-cipes , avait formé entre nos deux académiciens l’intime et fidèleliaison qui fait tant d’honneur à leur mémoire. Mais peut-êtreserait-il assez intéressant d’examiner en quoi ces deux hommessi semblables entre eux à plusieurs égards différaient à d’autresdans leurs écrits. Tous deux pleins de justesse , de lumières etde raison , se montrent partout supérieurs aux préjugés , soitphilosophiques, soit littéraires; tous deux les combattent avecla timidité modeste dont le sage a toujours soin de se couvrir enattaquant les opinions reçues ; timidité que leurs ennemis appe-laient douceur hypocrite , parce que la haine donne à la pru-dence le nom d astuce, et à la finesse celui de fausseté. Tousdeux ont porté trop loin leur révolte décidée , quoique douceen apparence, contre les dieux et les lois du Parnasse ; mais laliberté des opinions de La Motte semblait tenir plus intimementà 1 intérêt personnel qu’il avait de les soutenir , et la liberté desopinions de Fontenelle à l’intérêt général, peut-être quelquefois.