DE LA MOTTE. *47
tragédies ou comédies.restées au théâtre, et digues rivales de cellesde Corneille et de Racine ; de cent pièces fugitives charmantes , pleinesde philosophie, de grâces et de gaieté; en un mot, d’un poète danslequel on trouve toutes les beautés , tous les genres et tous les tons !Nous ne parlons point de sa prose , aussi piquante , aussi noble,aussi facile que celle de Rousseau est dure etpesante. S’il était un grandpoète auquel on pût comparer Rousseau, ce serait a Despréaux,comme Voltaire à Racine. Despréaux, aussi peu sensible que Rous-seau, aussi lourd dans sa prose, est aussi correct, aussi énergique ,aussi harmonieux dans ses vers ; mais lui est bien supérieur par la rai-son , la justesse , l’élégance et le goût. Après cela , n’est-il pas ridiculed’appeler le premier de ces deux poètes , le grand Rousseau, lorsqu’onne dit ni le grand Despréaux, ni le grand Racine, ni le grand Vol-taire? Ce nom de grand Rousseau , dit très-bien La Harpe , fut donnépar l'envie, souvent aussi bête que la vanité.
(8) Malgré le succès de cette pièce, il y eut quelques momens équi-voques à la première représentation. Antiochus , en faisant arrêter lesdeux amans , Antigone et Misaèl, disait ces deux vers :
Gardes, conduisez-Ics dans cet appartement,
Et qu’ils y soient tous deux gardés séparément.
Ce mot séparément excita un rire général, qui pensa faire tomberla pièce.
Parmi les grands connaisseurs qui croyaient cette pièce de Racine ,les plus exercés et les plus lins lui attribuaient seulement les trois pre-miers actes. Il fallait un tact bien délicat, pour trouver, quant austyle, les deux derniers actes si différens des trois premiers. La piècefut jouée d’ailleurs avec une supériorité qui sans doute contribuabeaucoup au succès, et qui fit illusion à la plupart des spectateurssur la faiblesse de la versification. Le rôle d’Antigone était joué parmademoiselle Desmares, eteelui delà mère , par mademoiselle Duclos.Dans la scène où le plus jeune des Macchabées, Misaèl, raconte à samère les cruautés exercées sur ses frères, il y a un moment où, pénétrélui -même de l’horreur de ce récit, il s’arrête et n’ose poursuivre. Samère lui répond : achève. L’actrice prononçait ce mot avec le senti-ment d’une mère qui fait à Dieu le sacrifice de ses enfans, mais quin’est pas moins déchirée par ce cruel sacrifice, et qui laisse percer sadouleur profonde eu paraissant l’étouffer.
(9) Ce grand acteur s’obstina toujours à jouer certains rôles qui luiplaisaient, quoiqu’ils ne convinssent plus à son âge. De ce nombre étaitcelui d’Antiochus dans Rodogune, qu’il garda jusqu’à quatre-vingtsans. Quand Cléopâtre, au second acte de cette pièce, disait à ce jeuneprince et à son frère Séleucus : Mes enfans , prenez place, on riaitun moment; mais on ne riait plus dans le reste de la pièce , et surtoutau cinquième acte , où la supériorité du jeu de Baron faisait oublierle- contraste de son âge et de son rôle. Il y avait surtout un moment,dans ce cinquième acte, où ce jeu, quoique muet, était admirable.