DE LA MOTTE. '4î)
scène tragique, hésita d’abord s’il devait rire ou pleurer, mais il limtpar les. applaudisscmcns et les larmes.
Les censeurs d’Zraès, qui ne pouvaient nier le vif intérêt de cettepièce, prétendaient qu’il était assez mal fondé , et que 1 auteur avaiteu l’art, disaient-ils, de faire pleurer sans qu'on sut trop pourquoi. Onne voit pas la raison de cette critique. L’intérêt qu on prend à Inès età don Pèdre, est celui que la nature inspire pour deux amans pas-sionnés et malheureux.
La Motte est souvent faible dans l’expression ; mais dans sa pièce lesentiment est toujours vrai. Je n’en excepte pas même ce vers que ditdon Pèdre au roi, lorsqu’il voit Inès mourante :
Soyez encor mon père, en me laissant mourir.
Je sais que ce vers serait Uès-digne de critique, et meme du plusmauvais goût, si on l’entendait ainsi : vous avez été mon père eu medonnant la vie; soyez-le encore en me laissant mourir. Mais la situa-tion me semble présenter un autre sens beaucoup plus naturel. DonPèdre arrive sur le théâtre pénétré de reconnaissance pour son père,qui lui a fait grâce et lui a rendu Inès. 11 aperçoit eu ce moment Inèsmourante ; il veut se tuer , cl on le désarme. Ah ! dit-il au roi, vousvous êtes montré mon père en me pardonnant et en rn accordant ce quej’aimais : soyez mon père encore en me permettant de mourir après l’a-voir perdu. Mais en justifiant dans ce vers le sentiment et la pensée,nous conviendrons que l’expression en est louche, que par-là elle prêteau ridicule ; et c’est un défaut d’autant plus grand, que lé vers donneun air de pointe à une expression de douleur et de désespoir.
Les critiques, les épigrammes, les satires de toute espèce qui furentprodiguées à Inès et à son autour , ne prouvaient que le grand succèsde l’ouvrage; c’était comme un léger ostracisme qui imprimait le sceaule plus solennel au mérite de celui qu’il attaquait; mais qui, à la vé-rité , l’imprimait d’une manière un peu douloureuse pour l’auteur, etpar conséquent consolante pour ses envieux et ses rivaux. On sc doutebien qu’à la foule des censeurs, dont les injures , les feuilles, les chan-sons plcuvaient de toutes parts, se joignait une lioi’de de troupeslégères qui ne combattait point, mais qui faisait beaucoup de bruitet qui s’expliquait sur l’ouvrage avec l’équitc et la finesse dont elleétait capable. L’auteur avait bien prévu cet orage, ce qui n’était pasdifficile.
La nuit qui précéda ht première représentation d'Inès, La Motte ,inquiet do son sort et ne pouvant dormir, fit sur cette inquiétude unsonnet, où il remplissait des bouts-rimés qu’on avait proposés dans leMercure. Ce sonnet était passable pour un sonnet eu bouts-rimés, etpour un auteur qui ne devait pas avoir l’esprit bien calme et bien libreau moment oh il l’avait fait. Ses détracteurs prétendirent qu’il avaitrempli les bouts-rimés après coup ,■ et lorsqu’il sc vit assuré du succès.Cette chicane était de mauvaise grâce ; il fallait lesupposcr bien avidede gloriole , pour l’accuser d’avoir voulu en usurper une si futile.
Les bouts-rimés étaient alors fort à la mode, ün en proposait mêmedont les mots réunis faisaient un sens; et je ne sais quel poète fit