DE LA MOTTE. «53
et Mithridate est mort. Les Romains ont attaqué mon pire vers l hu-phrate, et ont trompé dans la nuit sa prudence ordinaire. Voila de laprose très-commune ; et cependant il n’y a pas un mot de changéaux vers de Racines mais le rhythme , mais la cadence, mais lamélodie est entièrement détruite, et le poète est tout-à-fait tué. SiRacine eût voulu mettre cette scène en prose , il en eût, a coup sur,changé les expressions, pour donner au moins à cette prose toutel’harmonie dont elle était susceptible ; mais cette harmonie aurait-elle valu celle de ses vers ? Il n’y a que des sourds qui puissent fairecette question
La Motte prétendait que la prose était préférable aux vers dans latragédie, parce qne la tragédie en ressemblerait mieux à la nature ;c’était employer un moyen bien faible à la défense de sa cause. Est-ce que la tragédie doit ressembler parfaitement à la nature ? Elle neserait pas supportable avec cette ressemblance parfaite. Si Racineeût fait parler Achille et Agamemnon comme il est vraisemblablequ’on se parlait dans les temps qu’on appelle improprement héroïques ;s’il eût fait seulement parler scs héros comme ils parlent dans Homère,son Iphigénie , le chef-d’œuvre peut-être du théâtre français, n’auraitpas été jusqu’à la fin. La nature , pour nous intéresser sur la scène ,doit y être tantôt embellie , tantôt chargée, tantôt adoucie, presquetoujours altérée , mais toujours à son avantage. Le public , quand ilcourt au théâtre , ne va pas y voir les objets exactement tels qu’ilssont ; il y perdrait souvent beaucoup : il veut seulement qu’on les luimontre avec un degré de vérité capable de l’attacher quelques mo-mens. Or, si la tragédie ne doit pas représenter ses héros tels qu’ilssont, pourquoi s’astreindrait-elle aies faire parler comme ils parlent ?Le spectateur sait bien que le véritable Achille ne parlait point envers ; mais il sait bien aussi que ce n’est pas le Véritable Achille qu’ilentend. Un des points les plus importans de l’art dramatique, le vraiprincipe peut-être auquel tiennent toutes les règles de cet art, et peut-être aussi le seul qui n’ait pas encore été discuté , à peine même a-t-il
‘ Les partisans de la tragédie en vers avaient comparé La Motte, très-amèrement sans doute, mais assez plaisamment, au renard qui a la queuecoupée. Le discours du renard contre la queue, est en effet assez semblable•à celui de La Motte contre l’usage des vers dans la tragédie :
Que faisons-nous , dit-il, de ce poids inutile ,
Et qui va balayant tous les sentiers fangeux?
Que nous sert cette queue? il faut qu’on se la coupe ;
Si l’on m’en croit, chacun s’y résoudra.
Et la réponse des poètes à leur confrère a été celle des renards à leur ca-marade :
Votre avis est fort bon, dit quelqu’un de la troupe,Mais tournez-vous, de grâce , et l’on vous répondra,A ces mots il se lit une telle huée,
Que le pauvre écourte ne put être entendu ;Prétendre ôter la queue eût été temps perdu,
La mode en fut continuée.