158 NOTES SUR L’ÉLOGE
je ne saurais regarder la poésie que comme un vain amusement , etmême un amusement aussi vain , que si une bête de somme se plaisaità entendre le bruit de ses sonnettes sans porter le moindre fardeau , niêtre d’aucun usage à son maître. Les détracteurs de la poésie (car ils sontaujourd’hui eu plus grand nombre qu’on 11 e croit ) citeront ce pas-sage avec complaisance , et ne verront plus , si nous pouvons parlerainsi, qu’une sonnette au cou de nos versificateurs. Mais Pope a parléavec trop d’injustice et d’ingratitude d’un talent qui fait sa gloire.Cette sonnette , qu’il paraît avoir dédaignée , l’a rendu immortel ; elleretentira jusque dans les siècles futurs. Il n’en est pas ainsi de cellede La Motte ; n’ayant qu’un son aigre et faible, elle s’est en vain flattéede faire taire ses rivales, et c’est à elle seule que sa prétention jalousea été nuisible.
Les mauvais vers de La Motte , de Perrault , et des autres censeursde l’antiquité , ont d’autant plus nui à leur cause, qu’ils ont donnélieu d’opposer à leurs attaques tontre la poésie , contre Homère etcontre l’antiquité, un raisonnement bien fait pour en imposer à lamultitude. Voyez , disent les partisans des anciens, quel est le sortde leurs adversaires ? y en a-t-il un seul quon puisse regarder commeun modèle de bon goût , un seul dont la réputation lui ait survécu /D’abord il est peut-être permis d’appeler de cet anathème général.Voltaire , qui n’a pas imité Despréaux et Racine dans l’adoration ser-vile des anciens, qui a su distinguer dans Homère le génie d’avecles écarts, n’est pas moins destiné que Despréaux et Racine à passeraux siècles futurs. Il est vrai que l 'Iliade de La Motte ne doit pas seflatter du même avantage ; mais est-ce une preuve que La Motte aitcritiqué injustement l 'Iliade ? c’en est une seulement que le talentet le goût sont deux choses très-différentes. L’Iliade d’Homère, pleinede beautés et de défauts , ouvrage du génie dans l’enfance du goût ,fera toujours l’admiration des siècles à venir; YIliade de La Motte,pleine de sagesse et de vers faibles , est oubliée comme le Clovisde Desmarets ; mais les réflexions de La Motte sur Y Iliade d’Homèren’en seront ni moins justes pour la plupart, ni moins dignes d’êtrelues.
Pourquoi la dispute sur les anciens et les modernes n’a-t-elle jamaisété bien terminée ? C’est que leurs adversaires, Perrault et La Motte ,car je ne parle que des chefs, avaient plus d’esprit que de talent : s’a-gissait-il de raisonner? l’avantage était souvent de leur côté ; ils leperdaient dès qu’ils sortaient de là et qu’ils s’avisaient d’écrire, surtouten vers. Les Parallèles de Perrault sont un livre, quoi qu’on en dise,très-estimable à plusieurs égards. Qu’est-ce qui a fait tort à cet ouvrage?Ce ne sont point, on ose le dire, les plaisanteries un peu grossièresde Despréaux , c’est Perrault lui-même, par son poème de S. Paulin ,son conte de Peau d’Ane, sa Femme au nez de boudin , etc., etc. Des-préaux , par la seule liste de ces ouvrages, le rendit ridicule ; et quandune fois on l’est devenu , c’est en pure perte qu’on écrit et qu’on rai-sonne. 11 en a été à peu près de même de La Motte. 11 a voulu briserla statue élevée à l’auteur de Y Iliade , et il n’a fait que mutiler la siennede ses propres mains.