DE LA MOTTE.
Croyons cependant que le terrible Despréaux eût été un peu em-barrassé , pour l’honneur des anciens, s’il avait pu lire la diatribegrossière et pédantesque de madame Dacier contre La Motte, quoiquecette diatribe eût pour objet de venger, à force d’injures, ce que Des-préaux regardait comme la saine doctrine. Il eût rougi pour la bonnecause, en la voyant si maladroitement soutenue , et il se lût écrié dansl’amertume dp sa douleur :
Tu la servirais mieux en la défendant moins *.
Il était en effet trop éclairé pour ne pas convenir que lés supersti-tieux apologistes de l’antiquité n’avaient pas toujours été dignes nides dieux auquels ils offraient leur encens, ni des chefs sous lesquelsils combattaient ; il se moquait lui-même du fanatisme de Dacier, qui,lorsqu’on lui demandait si Homère était plus beau que Virgile, répon.dait qu 'Homère était plus heau de deux mille ans ; et il n’eût pas moinsri de cet autre enthousiaste plus récent, qui, dans le fort de la der-nière dispute sur l’ Iliade , avait fait vosu de lire tous les jours deuxmille vers d’Homère , en réparation des outrages qu’il croyait que cegrand poète avait reçus, et comme une espèce d’amende honorablepour apaiser ses mânes offensés. De quelque juste admiration qu’onsoit pénétré pour Homère, il est bien permis de s’écrier ici avec Perrault, qui n’avait pas toujours tort: O collège, collège ! que ton im-pression. est profonde et ineffaçable dans certains esprits!
M. Dacier, en recevant M. de Boze à la place de Fénelon, attaquavivement, dans son discours, ceux qui refusaient l’adoration aux an-ciens. La Motte lui répondit dans la même assemblée par sa fable deVEcrevisse philosophe , qui veut conseiller à ses compagnes de ne pasmarcher à reculons, afin que les yeux éclairent et conduisent lesjambes ,et qui est baffouée par toutes les vieilles écrevisses pour avoirproposé une nouveauté si absurde.
Le philosophe essuya les murmuresDu sot peuple, et les têtes duresFirent gloire d’aller toujours à reculons ;
Pour les vieilles erreurs point de respect bizarre.
Examinons aussi la nouveauté ;
Par les deux excès on s’égare ;
Mais la raison va droit, marchons de son côté.
La Motte , réconcilié depuis avec M. Dacier et sa femme , sans avoirchangé d’opinion sur les anciens, lut, dans une séance publique del’Académie, une ode sur la mort de madame Dacier. Les louangesqu’il donne à cette savante ne sont guère moins ingénieuses que lesépigrammes douces qu’il avait faites contre elle.
' Lu savant étranger étant venu rendre visite à madame Dacier, la priad’écrire son nom avec une sentence sur un registre qu’il lui présenta ; elle yécrivit modestement un vers grec de Sophocle, qui signifie que le silence estl'ornement des femmes. Elle aurait dû se souvenir de ce vers quand elle vou-lait dire quelque absurdité en Piionncur des anciens , et surtout quand ellevoulut taire sa pédantesque et ridicule réponse aux observations critiques deLa Motte sur VIliade.