160 NOTES SUR L’ÉLOGE
(16) Le plus grand éloge peut-être qui ait jamais été fait d’Homère ,est celui que lui a donné', dans son langage naïf, notre célèbre scul-pteur Bouchardon. Il y a quelques jours , disait-il, qu’il m’esl tombéentre les mains un vieux livre français que je ne connaissais point ; celas’appelle / Iliade d’Homère. Depuis que j’ai lu ce livre-là, les hommesont quinze pieds pour moi , et je ne dors plus. J’ai entendu tenir préci-sément le même discours à un autre excellent artiste qui n’avait jamaisconnu Bouchardon, et qui, en parlant comme lui, ne parlait pasd’après lui.
Le P. Buffier, dans une lettre à madame la marquise de Lambert,avait entrepris de justifier les extravagances des dieux de l'Iliade, c’estainsi qu’il les qualifiait, par l’idée générale que les païens avaientalors de leurs dieux ; il prétendait que les plus grandes extravagances,dans un système reçu, tiennent lieu de principes qui ne se révoquentpoint en doute, et qui ne se mettent point en question : Je glisse , luirépondit finement et avec raison madame de Lambert, sur les consé-quences quon peut tirer d’un pareilprincipe ; elles seraient bien sérieuses.
La Motte avait osé, du vivant même de Despréaux, lui confier quel-ques uns de ses scrupules sur Homère. Je me souviens , dit-il, qu'unjour je demandai raison à Despréaux de la bizarrerie et de l’indécencedes dieux d’Homère ; il dédaigna de les justifier par le secours trivialdes allégories , et il voulut bien me faire confidence d’un sentiment quilui était propre, quoique tout persuadé qu’il en était, il n’ait pas voulule rendre public ; c’est qu Homère avait craint dennuyer par le tragiquecontinu de son sujet ; que n’ayant, de la part des hommes , que des com-bats et des passions funestes à peindre , il avait voulu égayer le fond desa matière aux dépens des dieux mêmes ; et qu’il leur avait fait jouer lacomédie dans les ont r’actes de son action, pour délasser le lecteur, quela continuité des combats aurait rebuté sans ces intermèdes . La Mottereprochait encore à Homère d’appeler quelquefois vaillant, celuidont il rapporte un discours lâche ; et sage, celui dont il rapporte undiscours imprudent. Despréaux lui répondait que c’est comme quandon dit que S. Paul gardait les manteaux de ceux qui lapidaient S.Etienne. Paul , disait-il, n’était pas saint dans ce moment ; mais il ledevint depuis : de même, les braves d’Homère ont des momens de frayeur,et les sages des momens d’oubli. On croira sans peine que La Motte nefut pas satisfait de ces réponses; pour s’en payer, il faut être bien ré-solu d’admirer tout dans les anciens. Cependant leur détracteur crutdevoir attendre la mort de Despréaux pour publier et son Iliade et sacritique dTIomère. Il n’y a pas d’apparence que le sévère aristarqueeût vu cette double entreprise de bon œil ; il eût retiré au détracteuret au singe de VIliade les bontés dont il l’honorait. Car La Motte,quoique très-lié avec Fontenelle, que Despréaux n’aimait pas , faisaitassidûment sa cour au satirique , qui le recevait cl le traitait commeun maître ferait son élève , et qui semblait lui dire à chaque instant :
Vous êtes jeune encore, et l’on peut vous instruire.
Il n’approuvait point les odes de La Motte, malgré le succès qu’ellesavaient eu. L’ode , disait Despréaux, est l’ouvrage de notre langue qui