DE LA MOTTE. i(>5
jour l’ouvrage applaudi, qu’on ne parle plus de son premier effetqu’à peine même on s’eu souvienne encore, qu’on puisse enfin, en lelisant, le regarder comme une production nouvelle. Si c’est d’ailleursune malice bien innocente que celle de mettre l’envie à la gêne, il n’estguère d’amusement plus doux pour celui qu’elle voudrait dévorer,que delà priver d’un aliment qu’elle espère, en la réduisant ou a setaire sur l’objet qu’on lui dérobe , ou à lancer au hasard des traits maldirigés, et à perdre ses coups contre un fantôme.
Outre son talent pour la lecture, La Motte avait encore une mé-moire prodigieuse. Un jeune homme vint lui lire une tragédie. Aprèsl’avoir écoutée avec attention : Votre pièce , dit-il à l’auteur, est pleinede beautés ; une chose seulement me fait peine, c’est que la plus bellescène ne soit pas de -cous. Le poète, fort étonné, lui en demanda lapreuve, et La Motte lui récita cette scène toute entière. Après avoirjoui un moment de la surprise du jeune homme : Rassurez-vous , luidit-il, votre scène est si belle , que je n'ai pu m'empêcher de la retenir.
(9.0) On assure qu’il poussait la complaisance ou l’amitié pour lesJésuites, ses anciens maîtres, jusqu’à se montrer assez favorable àleurs opinions sur la science moyenne et sur la grâce congrue , autantnéanmoins qu’un homme de beaucoup d’esprit, livré aux charmes dela littérature, pouvait prendre part à de malheureuses subtilités ,faites pour la poussière et les ténèbres des écoles; ou plutôt autantqu’un philosophe éclairé, juste appréciateur des sottises humaines,peut approuver ou désapprouver des opinions de celte espèce.
Le grand Newton faisait aussi à celte science moyenne l’honneurd’y attacher quelque estime ; cl sans le commentaire de ce grand géomètre sur l’Apocalypse , on devrait être bien étonné que sur de pa-reilles matières, un homme tel que Newton pût se résoudre à avoirun avis.
Quelque mal sonnant qu’il puisse paraître de mêler une discussionthéologique à des notes sur l’éloge d’un poète, nous croyons devoirexpliquer à ceux de nos lecteurs qui n’ont pas eu l’avantage d’étudieren Sorbonne, eu quoi consiste toute la linesse de cette science moyenneet de cette grâce congrue , qui avaient trouvé grâce devant Newton etLa Motte. Il est de foi que Dieu, par sa prescience , connaît infailli-blement tout ce que l'homme doit faire ; il est de foi, en même temps ,que l’homme est libre : comment accorder cette liberté avec cette pres-cience de Dieu, qui semble ne pas nous permettre d’agir autrementqu’il ne l’a prévu? Le jésuite Molina a trouvé ce moyen de conciliation.Res hommes, dit-il, dont l’intelligence est si bornée , devinent souventtrès-juste ce qu’un tel homme doit faire dans telles circonstances, sansque la liberté de cet homme ensoit contrainteà plus forte raison, Dieuqui est l’intelligence infinie, doit deviner tout ce que fera l’homme danschaque circonstance où il sera placé, sans que l'homme en soit moinslibre. Dieu, après s’être ainsi misa Yaffât ' pour observer la volontéhumaine, lui donne pour agir une grâce appelée congrue, qui n’est
' C’est l’expression dont se servait Arnauld pour tourner la science moyenneeu ridicule.