Band 
Tome troisième.
Seite
169
JPEG-Download
 

DE LA MOTTE. 169

Nous avons rapporté dans l’éloge de La Moite l’approbation écla-tante qu’il donna à 1 '(Œdipe de Voltaire : cependant un homme debeaucoup d’esprit, bien meilleur poète même que La Motte , et, cequ’il n’est pas indifférent d’ajouter pour l’honneur de Voltaire , unhomme dont il avait célébré les talens, l’abbé de Chaulieu, en unmot, lit cette épigramme, aussi grossière qu-’indécente, contre l’clogesi honnête et si ju3te, donné par La Motte à la tragédie d'Œdipe.

O la belle approbation !

Qu’elle nous promet de merveilles!

C’est la sûre prédiction

De voir Voltaire un jour remplacer les Corneilles.

Mais où diable, La Motte, as-tu pris cette erreur ?

Je te connaissais bien pour assez plat auteur,

Et surtout très-méchant poète,

Mais non pour un lâche flatteur,

Encor moins pour un faux prophète.

La Motte, un plat auteur ! Tels sont les jugemensde la haine. I.’abbéde Chaulieu, flatteur et Mécène tout à la fois du poète Rousseau ,jaloux de la célébrité, peut-être trop grande, de La Motte, plus jalouxencore de la gloire naissante mais assurée de Voltaire , serait un peusurpris aujourd’hui de voir que le prétendu faux prophète avait ditvrai, et de compter du moins autant de spectateurs et d’applaudisse-mens aux tragédies de Za'ire, de Mérope, de Mahomet et de Tancrède ,qu’à celles de Rodogune , de Cinna , de Phèdre et d'Iphigénie.

Les ennemis de La Motte l’ont encore accusé d’avoir ambitionné lamonarchie universelle en littérature. Peut-être aspirait-il tacitementà cette gloire , sans trop s’en douter; l’amour-propre ne s’avoue pastoujours à lui-même tout ce qu’il sent et tout ce qu’il ose. Maisil faut être doué par la nature d’un talent aussi rare que Voltaire,pour être à la fois supérieur dans le poème épique, dans la tragédie ,dans les pièces fugitives, et dans la prose. Nous avons vu des écrivainsbiens inférieurs à La Motte, vouloir aussi, comme lui, briller danstous les genres, et avec beaucoup moins de succès. Le sort d’unpygmée qui veut faire le géant, est de paraître encore plus pygmée.

JVosce te ipsum.

Connais-toi toi-méme.

C’est une maxime qu’on ne saurait trop répéter à ceux qui courentla carrière épineuse des lettres. Si La Motte n’avait fait d’ouvrages envers que ^Europe galante et Issé , dix ou douze fables , scs odes ana-créontiques , et même Inès de Castro , quoique très-faiblement écrite,il aurait, comme poète, beaucoup plus de réputation, lia fallu àFontenelle quarante volumes de l’Histoire de VAcadémie des Sciences,pour faire oublier la petite brochure des Lettres du chevalier d’IIer ***,et quelques autres ouvrages de mauvais goût ; et si les Lettres du che-valier d’IIer *** étaient venues après l 'Histoire de VAcadémie , nousne répondrions pas que la réputation de Fontenelle n’en eût beaucoupplus souffert ; car telle est l’équité du public. Mais ce public est notrejuge, il faut étudier son goût et supporter scs injustices.