172 NOTES SUR L’ÉLOGE
plusieurs que nous pourrions citer, rendra cette opposition plus frap-pante. Fontenellc dit, dans l’éloge de Tournefort, que ce savant,accompagné de quelques autres, descendit avec beaucoup de risquedans la grotte d’Àntiparos, et que, par les observations qu’ils y firentsur la végétation des pierres, ils découvrirent le secret de la nature,qui fut, pour ainsi dire, prise sur le fait par des curieux si hardis. Cetteexpression , prise sur le fait , est très-propre à rendre l'idée que Fou-tenelle avait en vue; elle est par conséquent très-juste, et d’ailleursd’une singularité neuve et piquante ; mais elle est par malheur dustyle le plus familier, tandis que l’objet dont l’auteur parle est dugenre le plus grand et le plus noble ; la familiarité de l’expression em-pêche la noblesse de l’idée de paraître dans tout son avantage, et1 empêche par deux raisons, parce que cette familiarité nest pas noble,et parce quelle est en même temps recherchée, liossuet , sidifférent d’ail-leurs à tous égards de Fontenelle, hasarde aussi quelquefois, dans lahauteur où il s’élève, des expressions familières ' ; mais non-seule-ment on les lui pardonne, on lui en sait même une sorte de gré, parceque cet écrivain sublime, tout occupé de peindre avec énergie lesgrandes idées qui s’offrent en foule à son génie impétueux, néglige lesdétails minutieux des finesses du langage , s’empare , dans son essorrapide, de la première expression qui lui paraît rendre fortement sapensée, et ennoblit, en quelque sorte, cette expression, parla gran-deur de l’idée qui, pour ainsi dire, la couvre et la surnage. Racine,l’élégant Racine, non mpins différent de liossuet que Fontenelle,quoique d’une autre manière, se permet aussi, mais bien plus rare-ment, des expressionsqui ne sont pas du style noble : on les lui pardonnede même, mais par un autre motif; d’abord parce qu’il semble, dansle moment où il les emploie, avoir été forcé d’en faire usage, toutautre mot étant ou plus impropre, ou plus faible; en second lieu ,parce qu’il sait avec adresse adoucir, relever, embellirmême ccs motsfamiliers par les expressions nobles ou élégantes dont il les environne,et qui leur servant comme de passe-port et de sauve-garde, font ad-mirer l’art du poète pour unir si habilement entre eux des termes sidisparates. Comme on rend précieux les métaux les plus communs parla richesse et l’éclat que leur donne l’alliage de l’or, ainsi, pour n’enciter qu’un seul exemple, très-connu, mais très-frappant, le motchatouiller , qu’on n’aurait jamais cru pouvoir sc trouver dans unescène tragique, ose néanmoins paraître avec avantage et même avecnoblesse dans un vers d 'Iphigénie, à la faveur des expressions lieurcuses auxquelles le poète a su joindre ce mot, et si l’on peut parlerainsi, l’amalgamer :
Ces noms de roi des rois et de chef de la Grèce
Chatouillaient de mon cœur l’orgueilleuse faiblesse.
Les termes familiers, employés avec affectation par Fontenelle,n’ayant pas la même excuse que dans liossuet ou dans Racine , pro-duisent, par cette raison , un effet tout contraire , pénible au lecteur,et peu favorable à l’écrivain. Il semble que ce philosophe, eu pré-
1 Voyez les notes sur l’article de liossuet.
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