DE LA MOTTE. i : 3
fërani L’expression familière à l’expression noble pour exprimer unegrande idée, se propose d’égaler en quelque manière ce qui est petit àce qui est grand , et de mettre, pour ainsi dire , sur la même ligne, ceque les hommes admirent et ce qu’ils dédaignent. Ce genre de philo-sophie a bien son mérite ; mais les hommes ont besoin de jouissances,et pour jouir, l’illusion ne leur est que trop nécessaire. La philosophieleur rendrait donc un assez mauvais service, en leur faisant voir lesobjets tels qu’ils sont.
Fontenelle faisait grand cas de la simplicité du style, et il avaitraison ; mais il paraît n’avoir pas assez senti la différence du stylesimple et du style familier : c’est ce défaut de tact qui lui a fait direqu’il ne faudrait donner dans le sublime qu’à son corps défendant ,• etdans un autre endroit de ses ouvrages, que le na'if est une nuance dubas. /Il faisait apparemment consister 1 e sublime dans l’ exagérât ion etl 'enflure; il ignorait combien la simplicité de l’expression ajoute à lagrandeur de l’idée, combien même cette simplicité est nécessaire auvrai sublime ; il sentait encore moins la distance énorme du bas aunaïf, qui cesse même d’être naïf quand il est bas, et qui, au contraire,s’allie très-bien avec le sublime, parce que le naïf est l’expression d’uneâme qui s’ouvre toute entière avec candeur, que le sublime est l’ex-pression d’uue âme noble , et que la candeur, loin de nuire à la no-blesse, la rend plus intéressante et plus aimable. En voici un exemplebien connu. Lorsque La Fontaine eut vu expirer madame de La Sa-blière, il rencontra M. d’ilervart, qui lui dit : J’allais vous proposerde venir loger avec nous ; J’y allais , répondit La Fontaine : ce mot,si je ne me trompe, est à la fois naïf et sublime.
Un écrivain très-estimable, qui n’a pu se persuader, avec quelqueraison, qu’un homme aussi éclairé que Fontenelle ait pu dire uneabsurdité grossière, a tâché, dans le Journal des Savons du moisd’avril iqS a, de donner un sens raisonnable à l’espèce de blasphèmeprononcé par le philosophe contre le nàif. Le journaliste prétend,ce qui est en effet assez vraisemblable, surtout d’après les preuvesdont il l’appuie, que Fontenelle n’a pas voulu parler du genre na'if,qu’il était bien loin de mépriser, mais du style nàif, ou plutôt familieret populaire, dont nos anciens auteurs, et même quelques écrivainsmodernes, n’ont en effet que trop abusé dans des sujets que ce styledéfigurait. Nous ne nous opposons point à cette explication; noussouhaiterions seulement que l’illustre philosophe eût exprimé sa penséesur le nàif avec une précision plus rigoureuse, et d’une manière moinspropre à scandaliser les partisans délicats du bon goût.
Avouons cependant que les censeurs amers de Fontenelle, qui luiont si sévèrement reproché le ton peu noble qu’il prend quelquefoisdans Ses éloges, se sont bien gardés de remarquer avec quelle tinesseet quelle dignité il sait ennoblir quelquefois cette petitesse dont onl’accuse; par exemple, après avoir rapporté dans l’éloge de M. deslülleltes , ce trait assez mesquin de son caractère, que quand il passaitsur les marches du Pont-Neuf, il en prenait les bouts qui étaient lesmoins usés, afin que le milieu , qui l’est toujours davantage, ne devintpas trop tCi un glacis , il ajoute à ce détail minutieux, qu’on a relevé