DE RABUTIN. i 9 3
adressé à ses enfans , sur la manière de supporter chrétien-nement la disgrâce ; il ne leur avait pas appris à la supporternoblement.
Malgré tant de travers , le comte de Bussi avait de l’esprit ;car par malheur l’esprit n’est pas incompatible avec la vanité.L’évêque de Luçon hérita de l’esprit de Son père , sans hériterde ses ridicules. Il fut même dans la société tout l’opposé ducomte de Bussi ; il s’y montra plein d’amabilité , de douceuret d’agrémens. L’art de plaire, cet art ni nécessaire et si rare ,cet açt qui s’apprend si peu quand le germe n’en est pas né avecnous, était en lui un don de la nature, il ne mettait dans lapolitesse , ni l’excès qui la rend fade, ni la hauteur qui la rendhumiliante ; sa plaisanterie était fine et enjouée, sans fiel etsans malice ; sa conversation , simple et facile, avait jusqu’auxgrâces de la négligence , et sa supériorité ne se montrait quevoilée et comme adoucie par un charme naturel qui la lui faisaitpardonner. Aussi l’appelait-on le Dieu de la bonne compagnie.Si cet éloge n’est pas le plus grand qu’on puisse donner à unévêque, c’est un éloge distingué pour un membre de l’AcadémieFrançaise. Lorsqu’elle eut perdu dans La Motte le plus aimabledes gens de lettres, elle crut ne pouvoir mieux le remplacer quepar le plus aimable des hommes de la cour. Il était d’ailleursdigne dé cette place par une littérature choisie et variée, parune connaissance approfondie des finesses de notre langue, parl’étude assidue qu’il avait faite des bons ouvrages anciens et mo-dernes , et par le goût délicat avec lequel il savait les apprécier.
Yoltaire a célébré l’évêque de Luçon dans une de ces piècesfugitives charmantes , qui suffiraient pour faire une réputationimmortelle à cet illustre écrivain. Cette pièce a pour objet latracasserie, ce fléau de la société , dont le poète fait une pein-ture aussi odieuse par le sujet, qu’cgréable par l’imaginationqui l’a tracée. Le portrait du prélat, qui forme avec ce tableaule contraste le plus heureux, est également digne de l’original etdu peintre, et après avoir admiré ce portrait séduisant, on nesait lequel des deux on doit aimer le plus, ou de celui qui en atourni le modèle ou de celui qui a si bien rendu les traits.
L’évêque de Luçon , devenu vieux et infirme, voulut éviter lochagrin de se voir survivre aux qualités brillantes qui avaientrépandu tant de charmes sur sa vie. Il s’exila avec courage ,quoiqu’à regret, de toutes les sociétés dont il avait fait les dé-lices : Je ne saurais, disait-il , me résoudre à n’étre plus ai-mable ; je sens que je ne puis plus l'étre qu'avec effort ; et ilvaut mieux renoncer de bonne grâce à ce qu’on ne peut fairesans fatigue. Cependant, lorsque des raisons indispensables, ou
3 . ,3