314 ÉLOGE
si vraies des passions , et surtout de l’amour-propre. 6 ”est enme sondant moi-même, disait-il avec candeur, que j'ai appris àtracer ces peintures. Il le prouva d’une manière aussi énergiquequ ingénue, par l’aveu qu’il fit à un de ses confrères , qui le fé-licitait sur le succès de ses sermons. Le diable, lui répondit-il,me l’a déjà dit plus éloquemment que vous.
Massillon tirait un autre avantage de cette éloquence de l’âme,dont il faisait un si heureux usage. Comme il parlait la languede tous les états en parlant au cœur de l’homme, tous les étatscouraient à se£ sermons ; les incrédules mêmes voulaient l’en-tendre ; ils trouvaient souvent l’instruction où ils n’étaient alléschercher que l’amusement, et revenaient quelquefois convertis,lorsqu’ils n’avaient cru sortir qu’en accordant ou enrefusant leurséloges. C’est que Massillon savait descendre pour eux au seullangage qu’ils voulussent écouter, celui d’une philosophie pu-rement humaine en apparence, mais qui trouvant ouvertes toutesles portes de leur âme , préparait les voies à l’orateur pour s’ap-procher d’eux sans effort ,*t sans résistance, et pour s’en rendrevainqueur avant même de les avoir combattus.
Son action était parfaitement assortie au genre d’éloquencequ’il avait embrassé. Au moment où il entrait en chaire , il pa-raissait vivement pénétré des grandes vérités qu’il allait dire ; lesyeux baissés, l’air modeste et recueilli, sans mouvemens violens,et presque sans gestes , mais animant tout par une voix touchanteet sensible, il répandait dans son auditoire le sentiment religieuxque son extérieur annonçait ; il se faisait écouter avec ce silenceprofond qui loue encore mieux l’éloquence que les applaudisse-jnens les plus tumultueux. Sur la réputation seule de sa décla-mation , le célèbre Baron voulut assister à un de ses discours; ets’adressant, au sortir du sermon, à un ami qui l’accompagnait :Voilà, dit-il , un orateur, et nous ne sommes que des comédiens.
Bientôt la cour désira de l’entendre, ou plutôt de le juger. Ilparut, sans orgueil comme sans crainte, sur ce grand et dan-gereux théâtre ; son début y fut des plus brillans , et l’exordedu premier discours qu’il y prononça est un des chefs-d’œuvre del’éloquence moderne. Louis XIY était alors au comble de sapuissance et de sa gloire ; vainqueur et admiré de toute l’Europe,adoré de ses sujets, enivré d’encens et rassasié d’hommages.Massillon prit pour texte le passage de l’Ecriture qui semblait lemoins fait pour un tel prince, Bienheureux ceux qui pleurent , etsut tirer de ce texte un éloge d’autant plus neuf, plus adroit etplus llatteuê, qu’il parut dicté par l’Evangile même , et tel qu’unapôtre l’aurait pu faire. Sire, dit-il au roi, si le monde parlaitici à votre majesté , il ne lui dirait pas, bienheureux ceux qui