DE MASSILLON. ai5
pleurent. Heureux, vous dirait-il, cejirince qui n a jamais com-battu que pour vaincre ; qui a rempli l'univers de son nom; qui,dans le cours d’un règne long et jlorissant, jouit avec éclat detout ce que les hommes admirent, de la grandeur de scs con-quêtes , de l’amour de ses peuples , de l’estime de ses ennemis,delà sagesse de ses lois.... Mais, sire, l’Evangile ne parle pascomme le monde. L’auditoire de Versailles , tout accoutumé qu’ilétait aux Bossuet et aux Bourdaloue, ne l’était pas à une élo-quence tout à la fois si line et si noble ; aussi excita-t-elle dausl’assemblée , malgré la gravité du lieu , un mouvement involon-taire d’admiration. 11 ne manquait à ce morceau , pour en rendrel’impression plus touchante encore , que d’avoir été prononcé aumilieu des malheurs qui suivirent nos triomphes, et lorsque lemonarque, qui pendant cinquante années n’avait eu que dessuccès , ne répandait plus que deslarmes (a). Si jamais LouisXlYa entendu un exorde plus éloquent, c’est peut-être celui d’unreligieux missionnaire, qui paraissant pour la première fois de-vant lui , commença ainsi son discours : Sire , je ne ferai pointde compliment à votre majesté, je n'en ai point trouvé dansl’Evangile.
La vérité, même lorsqu’elle parle au nom de Dieu, doit secontenter de frapper à la porte des rois, et ne doit jamais labriser. Massillon, persuadé de cette maxime, n’imita point quel-ques uns de ses prédécesseurs, qui, soit pour déployer leur zèle,soit pour le faire remarquer , avaient prêché la morale chrétienne,dans le séjour du vice , avec une dureté capable de la rendreodieuse, et d’exposer la religion au ressentiment de l'autoritéorgueilleuse et offensée. Notre orateur fut toujours ferme, maistoujours respectueux, en annonçant à son souverain les volontésde celui qui juge les rois; il remplit la mesure de son ministère,mais il ne la passa jamais; et le monarque , qui aurait pu sortirde sa chapelle mécontent de la liberté de quelques autres prédi-cateurs , ne sortit jamais des sermons de Massillon , que mécon-tent de lui-méme. C’est ce que le prince eut le courage de direen propres termes à l’orateur; éloge le plus grand qu’il put luidonner , mais que tant d’autres, avant etdepuis Massillon, n’ontpas même désiré d’obtenir, plus jaloux de renvoyer des jugessatisfaits que des pécheurs convertis (3).
Des succès si multipliés et si éclatans curent leur effet ordi-naire ; ils firent à Massillon des ennemis implacables, surtoutparmi ceux qui se regardaient comme ses rivaux, et qui voulantque la parole divine ne fut annoncée que par eux , se croyaientapparemment dispensés de prêcher d’exemple contre l’envie. Leurressource était de fermer la bouche, s'il était possible, à un