246 NOTES SUR L’ÉLOGE
religion et de la morale, que cet écrivain si ékÿjuent, si pieux, et mêmesi philosophe, aurait peut-être poussé le septicisme métaphysique jus-qu’à douter de l’existence de Dieu , s’il n’avait trouvé dans le christia-nisme les lumières nécessaires pour dissiper tous les nuages que sa raisonlui avait laissés sur ce sujet. 11 croyait avoir besoin d'être chrétien , pourse préserver d'être athée. Ceux qui douteraient de ce que nous avançonsici, peuvent jeter les yeux sur les passages suivans , fidèlement extraitsde ses Pensées *.
« En regardant tout l’univers muet, et l’homme sans lumières, aban-donné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers, sanssavoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mou-rant , j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormidans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans conduire où ilest, et sans avoir aucun moyen d’en sortir : et sur cela^tdmire com-ment on n’entre pas en désespoir d’un si miséiable état. Je vois d’autrespersonnes auprès de moi, d’une semblable nature ; je leur demande s’ilssont mieux instruits que moi, et ils me disent que non.J’ai recher-
ché si ce Dieu dont tout le monde parle, n’aurait point laissé quelquesmarques de lui. Je regarde de toutes parts, et ne vois partout qu’obs-curité. La hature ne m’offre rien qui ne soit matière de doute et d'in-quiétude. Si je n’y voyais rien qui marquât une divinité, je me détermi-nerais à n’en rien croire. Si je voyais partout les marques d’un créateur,je reposerais en paix dans la foi. Mais voyant trop pour nier, et troppeu pour m’assurer, je suis dans un état à plaindre.
» 3 Selon les lumières naturelles, s'il y a un Dieu, il est infinimentincompréhensible, puisque n’ayant ni parties ni bornes, il n’a nul rap-port à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu’ilest, ni s’il est. Cela étant ainsi, qui osera entreprendre de résoudrecelte question? Ce n’est pas nous qui n’avons aucun rapport à lui.
» 3 Je n’entreprendrai pas de prouver par des raisons naturelles, oul’existence de Dieu, ou l’immortalité de l’âme, parce que je ne me sen-tirais pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre desathées endurcis.
» 4 La plupart de ceux qui entreprennent de prouver la divinité auximpies, commencent d’ordinaire par les ouvrages de la nature, et ilsy réussissent rarement. Je n’attaque pas la solidité de ces preuves,consacrées par l'Écriture sainte ; elles sont conformes à la raison ; maissouvent elles ne sont pas assez conformes et assez proportionnées à ladisposition de l’esprit de ceux pour qui elles sont destinées, car il fautremarquer qu’on n’adresse pas ce discours à ceux qui ont la foi tivc dansle cœur, et qui voient incontinent que tout ce qui est, n’est autre choseque l’ouvrage de Dieu qu’ils adorent; c’est à eux que toute la natureparle pour son auteur, et que les cieux annoncent la gloire de Dieu.Mais pour ceux en qui cette lumière est éteinte, et dans lesquels on adessein de la faire revivre, ces personnes destituées de foi et de charité,
1 Chap. 8, n°. i. 3 Mém. Je Littérature , t. 5, p. 313.
3 Mém. de Littérature , t. 5, p. 3io. 4 Pensées, chap. ao.