DE SAINT-PIERRE. . a55
s’accommoder d’un pareil séjour, et ses amis se trompèrent (5).Ce n’est pas qu’il ne fut content de la vie tranquille qu’il avaitmenée dans ce' qu’il appelait sa cabane du faubourg Saint-Jacques , mais il se trouvait encore mieux d’une vie un peu dis-sipée ; il avait augmenté son bonheur de quelque chose, dumoins il le croyait, et après tout il lui suffisait de le croire.Avouons néanmoins qu’en changeant ainsi de place sans né-cessité, il s’exposa trop légèrement au risque d’un repentir.Pouvait-il ignorer que tout homme sage , qui sans trouver sa si-tuation délicieuse , y trouve le calme et la paix , doit se croiremieux traité par le sort que la condition humaine ne lui permet-tait de l’espérer ? Notre sage cessa donc un moment de l’être , endéfiant, pour ainsi dire, sa destinée dont il n’avait point à seplaindre, et en jouant son bonheur dans l’espérance de l’aug-menter.
Nous passerions les bornes de cet éloge, en donnant ici lasimple liste des écrits de l’abbé de Saint-Pierre, dont le recueilforme ving-cinq à trente volumes. Ces écrits, il faut en convenir,furent assez peu lus dans le temps où il les publia , et sont encoremoins lus aujourd’hui. Tout a concouru à la disgrâce qu’ils ontéprouvée; des idées quelquefois singulières, quelquefois impra-ticables , quelquefois minutieuses ; des vérités même , qui peucommunes encore, lorsqu’il écrivait, sont maintenant usées ettriviales , voilà pour le fond : la forme est moins attrayante en-core; longueurs, défaut de méthode, négligence de style, etjusqu’à la singularité de l’orthographe, qui suffirait toute seulepour rendre cette lecture pénible. Mais la passion du bien public,«lui partout inspire l’auteur, demande grâce pour lui aux âmeshonnêtes. Quelquefois même cette passion si noble donne de l’é-nergie et de la chaleur à son style; et si sa plume n’est jamaisélégante, au moins plus d’un endroit de ses ouvrages prouve quel’àine suffit pour être éloquent. Les étrangers , qui en le lisant nesont pas frappés comme nous des défauts de l’écrivain , et quin’en apprécient que mieux le citoyen et le sage, ont pour lui laplus grande estime , et nous reprochent le peu de justice quenous lui rendons. La langue française lui est redevable d’un motprécieux , celui de bienfaisance , dont il était juste qu’il fût l’in-venteur, tant il avait pratiqué la vertu que ce mot exprime (6).Il est aussi l’auteur d’une autre expression , qui d’abord n’avaitpas fait la même fortune, parce qu’elle n’intéresse pas autant1 humanité, mais qui commence enfin à prendre faveur, parcequ elle exprime d’une manière très-heureuse un des principauxtravers des hommes, et surtout de la nation française; c’est lemot de gloriole , si bien adapté à celte vanité puérile, qui ex-