DE SAINT-PIERRE. 25g
langues, la danse, la musique, enfin toutes les choses qu’onpeut regarder comme le luxe de l’éducation ; il leur faisait ap-prendre un métier utile et solide , qui pût les mettre à l’abri del’indigence ; encore choisissait-il parmi ces métiers ceux qui étantd’une nécessité indispensable , doivent en conséquence subsistertoujours, et que par cette raison il jugeait propres à faire vivredans tous les temps ceux qui les embrassent ; il se gardait biende donner aux enfans dont il prenait soin , quelqu’un de ces mé-tiers de mode ou de caprice , dont il prévoyait l’anéantissementd’après les calculs qu’il faisait sans cesse. Car , semblable en quel-que sorte à cet Anglais qui a poussé la finesse de l’arithmétiquejusqu’à déterminer l’année précise de la fin du monde 1 , l’abbéde Saint-Pierre avait aussi calculé à sa manière l’époque oùchaque préjugé, chaque erreur, chaque sottise des hommes de-vait finir; et nous pouvons donner par un seul trait quelqueidée de la certitude de ses spéculations. Il n’hésitait point à pré-dire qu’il viendrait un temps où, pour emprunter ses proprestermes , le capucin le plus simple en saurait autant que le plushabile jésuite.
Il regrettait seulement que ce temps heureux ne pût arriverqu’avec beaucoup de lenteur, grâce aux causes funestes quiconspiraient pour le retarder. En jetant les yeux avec douleur surcette multitude de siècles que l’esprit humain a perdus pour soninstruction depuis qu’il existe des hommes, il accusait surtoutde ce malheur le despotisme sous lequel ont gémi tant de na-tions, et qu’il regardait comme l’ennemi né, comme l’enneminécessaire .et vigilant des connaissances et des lumières. En effet,qu’on laisse voir le jour à un esclave enchaîné dans les ténèbres,son premier mouvement sera de regarder ses fers, et le secondde voir par où il pourra les briser. L’abbé de Saint-Pierre ajou-tait, que si quelques tyrans avaient fait par vanité un légeraccueil aux sciences, c’était à condition qu’elles n’arriveraientpas jusqu’à leurs peuples ; et Denis de Syracuse , caressant unmoment quelques philosophes voyageurs, ne lui paraissait pasplus séduisant, que cette chartreuse dont un étranger trouvaitla situation très-agréable : oui , dit un chartreux , pour lespassons.
L’abbé de Saint-Pierre indiquait encore une autre cause de lalenteur avec laquelle les nations s’éclairent ; c’est d’abord parceque la plupart des hommes n’ont point d’avis à eux, et ne fontque suivre en troupeau les préjugés reçus; et ensuite parce queceux même qui sont faits pour avoir un avis, ont rarement lecourage de l’avoir. Les sages, disait-il, se traînant à regret et
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