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était si grande , et avait pour chefs des hommes si redoutables,que le peu de courage de ses amis semble demander quelqueindulgence. Ceux qui la leur refuseraient le plus durement, sontpeut-être ceux qui en auraient eux-mêmes le plus de besoindans des circonstances pareilles.
Comme l’abbé de Saint-Pierre avait été seulement exclus denos assemblées, sans que sa place fût déclarée vacante, le fau-teuil qu’il occupait parmi nous demeura vide pendant le reste desa vie. Peu corrigé par cette disgrâce académique , ou peut-êtrese croyant plus libre par sa disgrâce, il ne cessa de parler et d’é-crire avec la même franchise sur l’administration présente etpassée. Le gouvernement le laissa dire , se flattant qu’on ne lelisait pas ; et le peu de charmes de son style servit de passe-portà la hardiesse de ses idées.
La saine et paisible raison qui avait toujours fait la règle de saconduite, l’accompagna jusqu’au tombeau. Il mourut âgé dequatre-vingt-cinq ans, le 29 avril 1 ^ 43 , plein de confiance enl’Etre suprême , et avec la tranquillité d’un homme qui avaitfidèlement accompli la grande loi de l’Évangile , l’amour deDieu et de ses frères. Quelqu’un l’exhortant la veille de sa mortà dire un mot à ceux qui l’environnaient, il répondit commeavait fait Patru dans ses derniers inomens : Un mourant a bienpeu de chose à dire quand il ne parle ni par faiblesse, ni parvanité (16).
L’Académie, qui ne regardait l’abbé de Saint-Pierre quecomme un exilé , et non comme un proscrit, aurait désiré queson successeur payât à sa mémoire le tribut de louanges que toutrécipiendaire doit parmi nous à celui qu’il vient remplacer. Desraisons qui ne subsistent plus, privèrent son tombeau de cethommage , dont le refus aurait été une injure s’il eût été volon-taire. Tous ses confrères y suppléèrent alors, en faisant dansleur cœur l’é}oge de celui qu’ils avaient perdu , et que tous lesgens de bien pleuraient avec eux. Nous joignons aujourd’huinotre voix à la leur , après plus de trente années ; et quelle cir-constance plus favorable pourrions-nous saisir pour célébrer unsage vertueux et patriote, que ce jour à jamais mémorable pourla philosophie et pour les lettres , oh la nation semble avoirchoisi l’Académie Française (qui n’a jamais été plus glorieusede porter ce nom) pour oflrir à un autre sage 1 , plus patrioteencore , plus intéressant dans l’infortune , plus indulgent pour lafaiblesse des hommes, et surtout à un citoyen plus éloquent etplus éclairé , une espèce de couronne civique , qui est en mêmetemps pour lui celle des talens et des lumières. Jour heureux,
1 Cet tHoge fui lu à la réception de M. de Malesheibes,