53o ÉLOGE
rabaud se crut digne de lutter contre son illustre rival, l’im-mortel Arioste , et donna , quelques années après, la traductionde VOrlando furioso. Le public d’ailleurs la lui demandait, etl’attendait même avec une sorte d’impatience. Aussi fut-elletrès-bien reçue , mais pourtant moins accueillie que celle duTasse. L’intérêt qui règne dans la Jérusalem délivrée, avait faitlire la Jérusalem française avec autant d’empressement que deplaisir. Ce même intérêt ne se faisait pas sentir dans l’Arioste ,dont l’ouvrage libre, décousu , et, pour ainsi dire, toujours bon-dissant, n’a pas , comme le Tasse , le mérite d’attacher par lamarche et l’unité du sujet. L’Arioste est cependant, si l’on encroit les Italiens , très-supérieur au Tasse comme poète ; les jugesles plus éclairés de sa nation , et qui, par la connaissance linede sa langue, sont en effet ses juges naturels, assurent qu’ilréunit au plus haut degré le mérite et les charmes de tous lesstyles, imagination, harmonie, pureté , grâces, force, noblesse,éTégance, sentiment, gaieté; mais c’est dans l’original mêmequ’il faut chercher et sentir ces beautés précieuses, dont lesprincipales finesses doivent presque nécessairement disparaîtredans une traduction , et surtout dans une traduction en prose.
L’étude particulière que JVIirabaud avait faite , non-seulementdes poètes italiens, mais des autres écrivains de cette nation,lui avait inspiré pour elle la plus grande estime. On n’en serapoint surpris, quand on observera qu’en effet les Italiens ontété, presque en tout genre, les devanciers et les maîtres desautres peuples ; qu’ils avaient eu le Dante, Pétrarque et Bocaceplus de cent ans avant que le reste de l’Europe secouât le jougdé la barbarie; qu’ils ont cent artistes célèbres, peintres, sculp-teurs , architectes et musiciens , à opposer au très-petit nombredont les autres nations, prises ensemble, peuvent se glorifier ;que dans la philosophie même, où la superstition les a, pourainsi dire, garrottés des pieds à la tête, ils oseront encore nommerdes génies inventeurs , un Tartaglia, un Galilée , un Torricelli ;qn’enfin , si un génie bienfaisant venait un jour briser leurschaînes, ils redeviendraient sans doute ce qu’ils ont été si long-temps , la première nation de l'univers ; et qu’ils sont un exemplede ce qu’un peuple peut devoir aux seuls bienfaits de la nature,comme les Anglais, de ce qu’il peut devoir aux seuls bienfaitsd’une bonne constitution.
Mirabaud , devenu académicien , se rendit cher à la compagniepar l’honnêteté de ses mœurs, comme il l’était déjà par ses ta-lens ; la place de secrétaire étant venue à vaquer en , tousses confrères se réunirent pour le prier de l’accepter : il y con-sentit , mais à une condition qui lui fait encore plus d’honneur