ÉLOGE DE CRÉBILLON. 54$
parti possible, relativement aux différens projets qu’ils pouvaientformer sur eux. Ils avaient pour cet effet dans chaque college unregistre secret, sur lequel ils écrivaient le nom de chaque éco-lier, avec une note en latin sur ses talens, son esprit et soncaractère. Fontenelle, par exemple, qui avait aussi étudié chezeux dans la ville de Rouen sa patrie, avait pour note : Adoles-cens omnibus numeris absolutus, et inter discipulos princeps.(Jeune homme accompli à tous égards, et le modèle de sescondisciples.) La note de Crébillon n’était pas tout-à-fait sihonorable ; elle portait : Puer ingeniosus, sed insignis nebulo.(Enfant plein d’esprit, mais insigne vaurien). Nous n’aurions osérapporter une circonstance si futile de l’enfance deCrébillon,si saconduite dans tout le cours de sa vie avait justifié l’épithète mal-honnête dont on le gratifiait de si bonne heure ; une telle épithète,appliquée par un régent de collège à un écolier plein d’esprit etde vivacité, ne signifiait autre chose que l’impétuosité naturelled’un enfant qui se livrait avec ardeur aux plaisirs innocens deson âge, qui affichait un dégoût bien excusable pour des étudesrebutantes et par elles-mêmes et par leur forme ; qui montraitdès lors un caractère ferme et décidé , incapable de s’assujétirà des règles minutieuses; enfin qui savait peut-être déjà dé-mêler dans ses instituteurs ces travers trop fréquens que la mal-adresse des maîtres laisse apercevoir à leurs disciples. En effet,et c’est une réflexion que ne font pas assez ceux qui sont chargésd’élever la jeunesse, les enfans, lorsqu’ils passent dans leursmains , sortent immédiatement de celles de la nature, et n’ayantpoint encore la raison gâtée, comme dit La Fontaine, par les pré-jugés de l’éducation ou de la société, ont une sagacité bien pluspénétrante et plus redoutable qu’on ne croit pour sentir ce quiest injuste ou ridicule ; ils savent saisir et apprécier l’un etl’autre, avec une justesse de tact qui a plus d’une fois été ledésespoir de leurs pédagogues , et qui leur a fait porter sur cesenfans des jugemens trop intéressés pour être équitables. Telétait sans doute le jeune Crébillon , regardé par les jésuitescomme un fléau de leur collège.
Sa famille , ancienne et illustrée dans la magistrature du côtépaternel et maternel, désirait de conserver celte illustration , quiétait pour elle un héritage précieux et respecté. En conséquencede ces vues , son père , greffier en chef de la chambre des comptesde Dijon, le destina à la robe, sans consulter ni la volonté dece fils , ni la nature qui se plaît si souvent à contrarier les pro-jets des pères, et qui malgré eux a fait les Despréaux, les Mo-lière , et tant d’autres. Le jeune homme voulait se consacrer àla littérature , sa vraie et sa seule vocation ; mais ses parens
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