543 ÉLOGE
le spectacle touchant, quoique terrible, des douleurs et des an-goisses de Gabrielle, par le prolongement même de ce spectacle,qui diminue la violence de l’efFet, en laissant au spectateur letemps de sentir qu’il n’assiste qu’à une représentation : voilàpourquoi, si nous osons ici hasarder notre avis, les femmes,qui se rejettent au fond de leurs loges quand elles voient lacoupe sanglante d’Atrée tomber et se répandre sur le théâtre ,regardent au contraire , quoiqu’en frémissant, l’urne et l’agoniede Gabrielle ; semblables à ces enfans qui aiment à entendre lescontes dont on les effraie, et reviennent tout effrayés les écouterencore : sur la scène un frémissement subit et instantané n’estque pénible quand la cause en est révoltante ; mifis dans unesituation terrible d’ailleurs, un frémissement qui dure et se pro-longe , peut faire éprouver une sorte de plaisir, et rendre par-ce moyen la situation moins affreuse. Quoi qu’il en soit, la tra-gédie d ’Atrée obtint les plus grands éloges, et l’estime généralequ’elle mérita mit le comble, non-seulement au bonheur dupoète, mais à celui du procureur qui avait donné Crébillon authéâtre. Quoiqu’il fût attaqué d’une maladie mortelle, il se fitporter à la première représentation d ' Atrée. Il en serait sortiavec affliction, s’il eût attendu le jugement des spectateurs pourfixer le sien, car cette représentation fut assez froidement reçue ;le parterre parut plus consterné qu’intéressé ; il vit baisser latoile sans siffler ni applaudir, et s’écoula avec ce silence fâcheuxqui n’annonce pas dans les auditeurs le désir de l’être une se-conde fois. Mais le procureur jugea mieux que le public, ouplutôt jugea dès ce premier moment comme le public devaitjuger bientôt après. Là pièce finie , il alla sur le théâtre cher-cher son ami, qui encore très-incertain de son sort, était déjàpresque résigné à sa chute ; il embrassa Crébillon avec trans-port : Je meurs content , lui dit-il ; je vous ai fait poêle, et jelaisse un homme à la nation.
L’horreur dont on avait accusé la tragédie J!Atrée fut adouciepar l’auteur, non sans quelque regret, dans Electre, qui suivitd’assez près, et dont le succès fut aussi grand que mérité. Onreprocha pourtant à cette pièce de l’embarras dans l’exposition,et un double amour qui y. jette de la langueur, surtout dansles premiers actes. Mais l’intérêt du sujet, la chaleur de l’ac-tion , des vers heureux et qui sont restés , le caractère d’Électredessiné d’un pinceau ferme et noble, enfin la beauté supérieuredu rôle de Palamède, enlevèrent tous les suffrages, et impo-sèrent silence aux critiques.
Après le succès d’Éleclre, on aurait cru que la gloire drama-tique de Crébillon était à son comble. C’était déjà une chose