DE CRÉBILLON. 54<j
très-rare au théâtre de voir des triomphes si rapides, qui nefussent pas au moins interrompus et comme tempérés par deschutes. Ce fut une chose plus rare encore devoir les succès allereu augmentant, et le poète, semblable aux dieux d’Homère ,faire-trois pas , et arriver au terme. Crébillon avait déjà laissébien loin derrière lui tout l’essaim de poètes tragiques qui setraînaient sur la scène depuis Corneille et Racine; il se surpassalui-même dans Rhadamiste, son chef-d’œuvre, et nous pouvonsajouter, un de ceux du Théâtre-Français. Cette pièce est d’undessin fier et hardi, d’une touche originale et vigoureuse. Lescaractères de Rhadamiste, de ZénoBie et de Pharasmane, sonttracés avec autant d’énergie que de chaleur; l’action est inté-ressante et animée, les situations frappantes et théâtrales; lestyle a d’ailleurs une sorte de,noblesse sauvage, qui semblé êtrela qualité propre de cette tragédie, et la distinguer de toutes lesautres. Parmi plusieurs scènes d’un grand effet, celle où Zénobiedéclare en présence de son époux son amour pour Arsame , estune des plus belles qui soient au théâtre. La supériorité dès troisderniers actes; et même d’une partie du second, fit pardonnerla langueur du premier, et surtout l’obscurité d’une expositionaussi froide, plus compliquée et moins vraisemblable que cellede Rodogunc , mais qui produit, ainsi que dans Rodogune , desbeautés théâtrales du premier ordre; tant il est vrai, comme leprouvent cent autres exemples, que le succès d’une tragédie estbien plus dans l’effet subit et momentané des situations , quedans la préparation des incidens , ou même dans leur Vraisem-blance, et qu’au théâtre, comme l’a très-bien dit Voltaire , ilvaut mieux frapper fort que de frapper juste. Ce sujet de Rha-damiste avait infiniment plu à Crébillon ; le rôle de Pharasmane,implacable ennemi de l’arrogance et de l’ambition romaine ,donnait lieu à l’auteur de déployer dans toute sa force la hainevive et profonde dont il était pénétré lui-même pour ces tj ransde l’univers; car c’était le nom , peut-être bien mérité , qu’ildonnait toujours aux Romains, dont les annales réveillent tantd’idées de gloire, et dont la gloire a tant fait de malheureux.Il regardait, disait-il, comme un des plus grands fléaux quieussent désolé l’humanité , les conquêtes de cette nation inso-lente et cruelle, et les chaînes dont elle avait accablé tant depeuples. Assez peu pressé de parler sur tout autre sujet, il étaittoujours éloquent sur cette matière. Il ne pardonnait pas àl’aulenr de Mithridate d’avoir exprimé trop faiblement, selonlui, la haine violente que ce prince portait aux Romains. Cedéfaut de force qu’il reprochait à Racine, le rendait injuste àl’égard de ce grand poète, qu’il se contentait d’appeler .le plus