DE CRÉBILLON. 55 1
tune lui rendait nécessaires. Plein des espérances dont on l’avaitenivré, il partit pour Versailles , et n’y fut regardé de personne.Tant de froideur l’étonna, quoique sans l’aflliger ; et ce quiprouve bien mieux encore son peu de connaissance du pays oùil se trouvait, c’est la simplicité qu’il eut d’y demeurer deux outrois ans avec patience, attendant toujours l’accueil qu’on luiavait promis, mais à la vérité ne le cherchant pas, et ne fai-sant rien pour en hâter le moment. Las enfin d’être oublié , etn’ayant que trop éprouvé la vérité du vers si consacré par l’ex-périence ,
Qu’un poc'te à la cour est de bien mince aloi,
il quitta sans retour comme sans regret un séjour si peu fait pourlui, en prenant désormais pour sa devise, ne t'attends qu'à toiseul.
Réduit à l’unique ressource que lui promettaient ses talens,il se flattait de pouvoir obtenir encore de nouvelles couronnes ,et donner à Rhadamiste des successeurs dignes de l’être. Maisil y a pour tous les écrivains, et surtout pour les auteurs dra-matiques, un moment où leur succès est au plus haut point quela nature de leur génie leur permet d’atteindre, une espèce demidi jusqu’où leur gloire s’élève, et au-delà duquel elle ne faitplus que décliner,- C’est ce qui est arrivé à Crébillon comme àtous les autres poètes tragiques, si on en excepte l’auteur dePhèdre et d’ Athalie, qui a fini par ses deux chefs-d’œuvre. Rha-damiste fut suivi de Xerces et de Sémiramis , qui eurent l’unet l’autre très-peu de succès. Outre les défauts particuliers àchacune de ces tragédies, on reprochait à Crébillon d’être mo-notone dans ses sujets et dans sa manière , et de ne pouvoirsortir de cette horreur tragique qu’on avait tolérée, ou mêmeapplaudie dans ses premières pièces , mhis dont on était fa-tigué et rebuté dans les dernières. Il crut devoir répondre àces critiques en donnant Pyrrhus, dont le sujet, la marche , lestyle et le ton étaient plus assortis à la délicatesse, ou, commeil le prétendait, à la faiblesse des spectateurs (6). Personne nemourait dans celte pièce, l’auteur s’était fait cette violence :mais comme il ne se trouvait dans toute sa force, et, pour ainsidire, à son aise , que sur une scène ensanglantée , il n’avait tra-vaillé, disait-il, qu’avec une sorte de dégoût à celte ombre detragédie, qu’il ne put même achever qu’au bout de cinq ans.La pièce reçut néanmoins plus d’accueil que cet accouchementlaborieux et torcé ne semblait le permettre. Mais l’accueil futpassager , et l’ouvrage a disparu de dessus la scène , comme uncollatéral éloigné, intrus dans une succession qui ne lui appar-