DE CRÉBILLON. 553
plantes étrangères qui, transportées dans nos climats , dessèchentle terrain où l’on s’efforce de les faire naître , soit que l’auteurse voyant après tant de succès plus chargé de lauriers que defortune, fût enfin dégoûté de ce théâtre où il avait brillé silongtemps. Il renonça presque entièrement au commerce deshommes, non par humeur ou par misanthropie, mais par amourpour cette liberté qu’il regardait comme le seul bien qui luirestât. Ce caractère indépendant le rendait incapable de se prêteraux inutilités ordinaires de la société , qu’on y décore du nomde bienséances et de devoirs ; il lui était plus impossible encorede se plier à ces assiduités si nécessaires auprès des hommespuissans, pour s’assurer ce qu’on nomme des protecteurs , Mé-cènes orgueilleux des lalens médiocres gui le% recherchent, etsecrets ennemis des lalens distingués gui les négligent. Crébillons’enfonça dans une retraite ignorée, Où il se réduisit à une viesimple, frugale et presque dure, entouré d’animaux dont l’at-tachement - le consolait de l’injustice des hommes , ou plutôt l’endédommageait sans qu’il eût besoin de s’en consoler; car ilsemblait même sentir à peine cette injustice, tant il était loinde s’en plaindre ! Soit apathie, soit équité , il ne s’était jamaispris qu’à lui seul des disgrâces qu’il avait essuyées au théâtre.Après la première représentation de Xerc 'es, qui, comme nousl’avons dit, ne fut pas heureuse, il avait demandé aux comé-diens leurs rôles , et les avait jetés au feu en leur présence : Jeme suis trompé, leur dit-il, le public m’a éclairé.
Malgré le grand nombre de ses succès, il n’avait pu obtenir,dans le temps le plus brillant de sa gloire , une place à l’Aca-démie Française ; les cabales littéraires les plus opposées étaientréunies contre lui, parce que les chefs et les suppôts de ces ca-bales voyaient dans Crébillon un homme qui menaçait de lesfaire bientôt oublier tous par l’éclat de sa renommée. 11 faut con-venir aussi qu’il avait un peu irrité par sa faute l’amour-proprede ceux qui jouissaient alors, à tort ou à droit, de quelqueréputation dans les lettres ; il s’était permis contre eux une satireingénieuse et piquante, qu’il eut pourtant la modération ou laprudence de ne jamais faire imprimer; ses détracteurs y étaientdésignés d’une manière plaisante , par des noms d’animaux quiles caractérisaient avec une vérité assez frappante pour leur dé-plaire; l’un était la taupe , l’autre le singe , celui-là le chameau,celui-ci le renard. Ce fut la seule satire que Crébillon se permitdans toute sa vie; il faut la pardonner au premier mouvementd’un talent opprimé , qui,éprouvant l’injustice, s’irrite d’abordcontre elle, se venge un moment, se repent bientôt de cettefaiblesse, et n’oppose plus à ses ennemis que le travail, les succès