DE CRÉBILLON. 563
demandent à la nation , dont ils se préparent à lui donner bien-tôt l’exemple 1 , et dont en ce moment, messieurs, nous nepouvons offrir à vos regards qu’une faible et douloureuse image.
Oserons-nous, en finissant cet éloge , hasarder quelques ré-flexions, telles que nous les permettent nos faibles lumières , surle caractère que Crébillon a donne à ses pièces , et sur le parallèlequ’on peut faire de cet écrivain avec nos principaux poètes tra-giques? Un de nos plus célèbres confrères, l’auteur du beaupoème des Saisons, dans les notes pleines de goût et de philoso-phie qu’il a jointes à son excellent ouvrage, a remarqué avecgrande raison, quoi qu’en ait dit le bas peuple des critiques,que les deux illustres fondateurs de la tragédie parmi nous,semblaient s’être plus attachés à peindre les hommes que les na-tions ; que Racine n’en avait peint qu’une seule, les Juifs, etCorneille que deux , les Romains et les Espagnols ; que Voltaireseul avait peint tous les peuples, Grecs, Romains, Français,Espagnols, Américains, Chinois et Arabes. Crébillon n’offrele tableau d’aucune nation particulière ; il semble s’être livrétout entier à tracer celui de l’homme, et à le tracer du côté quin’est pas le plus beau sans doute, mais qui est peut-être authéâtre un des plus frappans. Il a montré la perversité humainedans toute son atrocité ; c’est un frère qui assassine le fils de sonfrère , et qui lui en fait boire le sang ; c’est un fils qui égorge samère ; c’est un père qui tue son fils. L’auteur a cru remplir parce moyen un des deux grands objets que les Grecs regardaientcomme le but de la tragédie, la terreur; il a même osé portercette terreur jusqu’au sentiment le plus pénible , bien sûr, etpresque affligé , de rester encore au-dessous des tragiques grecs,dont certains ouvrages faisaient, dit-on , avorter les femmes en-ceintes. Ce but général et unique des pièces de Crébillon leurdonne un ton de couleur sombre , par lequel elles se ressemblenttoutes. Cette ressemblance qu’on reproche à ses ouvrages, on lareproche aussi, quoique dans un autre genre , à ceux de Racine;mais, ce me semble, avec beaucoup moins de justice ( 16 ). Carsi ce poète admirable paraît quelquefois semblable à lui-même ,c’est tout au plus dans ses personnages subalternes, dans ceuxqui sont sur le second plan du tableau, et nullement dans sespremiers rôles, dans ceux qu’il présente sur le devant de la toile.Ancie, J unie , Atalide , peuvent avoir quelques traits communs;mais les caractères d’Acomat, de Burrhus , d’Agrippine, de Mi-thridate, de Phèdre, de Joad et d’Athalie, ont des traits aussi
' L’impératrice de Rassie, qui venait (l'acheter la bibliothèque de Voltaire,se proposait de la placer dans une espèce de panthéon uniquement destine àcet objet, et d’y ériger un monument à ce grand homme.