DE CRÉBILLON. 56y
ce Mécène traita avec Crébillon , comme un homme riche doit traiteravec un poète qui ne l’est pas. Aussi le poëte lui dédia-t-il son ouvrage;mais il s’abstint de le traiter aussi bien, ou plutôt aussi mal, que legrand Corneille avait traité le financier Montauron dans la dédicace deCinna , en le comparant à Auguste.
( 7 ) Voici les vers contre la royauté , que Crébillon mettait dans labouche de Cromwell. Il faut se souvenir que c’est un sujet rebelle , unrégicide, qui ose parler de la sorte ;
De ce qu’on doit aux rois, le préjugé servileN’a jamais entraîné que la foule imbécile.
Qui peut, au nom des rois, se laisser éblouir,
Ne mérite en effet que l’affront d’obéir.
Ce que le souverain en maître vous demande,
Le ministre en tyran toujours vous le commande ;
On dirait qu’il ne cherche, en ce sublime emploi,
Qu’h se dédommager de ce qu’il tend au roi.
L’orgueilleux, désolé de fléchir sous un maître ,
S’il ne l’est en effet, veut du moins le paraître;
Et son visage altier, l’effroi des courtisans,
Où l'on n’avait qu’un roi, fait sentir deux tyrans.
Il y a dans cette tirade plusieurs vers qu’on croirait de Corneille,tant ils en ont la manière et la touche.
Nous citerons encore les vers suivans :
Un fer entre nos mains devient le sceau des lois,
La ressource du peuple, et le seul frein des rois.
Et ceux-ci tirés de la même pièce :
Tout est, contre un tyran, permis selon les lois;
Donnons-en un exemple utile h tous les rois.
Ils expriment avec force le fanatisme républicain dont Cromwell était oufeignait d’être animé, et la doctrine sanguinaire de son parti.
On a comparé avec justice Cromwell et ses complices i\ des voleursde grand chemin , qui, avant d’assassiner un magistrat tombé entreleurs mains , imagineraient de lui faire son procès. Mais ce qui doitsurtout inspirer ici l’horreur, c’est qu’ils cherchaient à couvrir du voilede la religion l’impudence avec laquelle, en paraissant conserver quel-ques formes juridiques, ils bravaient tous les principes du droit public,toutes les règles de l’équité, toutes les lois de leur pays. Supposez à laplace de Charles I"., un particulier accusé d’un crime pour lequel uneloi précise aurait établi une peine capitale, Cromwell et ses associés n’enseraient pas moins de vils assassins.
Crébillon , en peignant Cromwell comme un scélérat, devait le faireparler comme un scélérat éloquent et habile , invoquant les lois et lajustice avec d’autant plus de force , qu’il les viole avec le plus d’audace.
( 8 ) Parmi les anciens romans dont Crébillon faisait l'éloge , il parlait