DE CRÉBILLON. 5?5
percer.de sa main, animé , sans le savoir, par la haine qu'il portait àson propre sang :
Je vous l’ai vu poursuivre avec tant de courroux,
Que j’ai cru qu’cn effet j’étais connu de vous.
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(i6)Nos faiseurs de satires périodiques , qui louent Racine parce qu’ilest mort, et qui l’auraient déchiré de son vivant, ont opposé à cetteobservation très-juste, les caractères d’Acomat et de Burrhus , deuxpersonnages parfaitement vêtus , si on les en croit, à la turque et à laromaine. Ils ont cru avoir gain de cause par cette objection , si futile ,que Saint-Lambert n'a pas même daigné la prévenir ; le rôle d’Acomatn’est que celui d’un ministre ambitieux et las d’obéir à ses tyrans ; le rôlede Burrhus n’est que celui d’un soldat vertueux dans une cour corrom-pue ; mais ôtez à Acomat son turban , et changez le nom de Burrhus enun autre, vous ne verrez plus en eux ni Turc ni Romain. Horace, Cinna,Cornélie, etc. , voilà les Romains tels qu’ils étaient ; Mardochée, Joad,Abner, voilà les Juifs.
On nous objectera peut-être que dans la tragédie de Britannicus , Ra-cine a pris Tacite pour modèle , et que par conséquent il n’a pu manquerde peindre les Romains , au moins ceux du temps de Néron, en lesdessinant d’après le tableau qu’en a fait le plus grand peintre de l'anti-quité. Nous répondrons que Racine a traduit en effet Tacite dans plu-sieurs endroits de sa tragédie, mais qu’il ne nous a montré nulle part,comme cet incomparable historien , le véritable esprit national qui ca-ractérisait les Romains dans ces temps malheureux, ce fond d’amourpour la liberté , qui subsistait encore et se débattait sous les chaînes del’esclavage ; ce sentiment de grandeur, que l’oppression n’avait pu en-tièrement étouffer ; enfin la'fierté de ce peuple-roi, qui, tout avili qu’ilétait par ses tyrans, se regardait toujours comme le maître de l’univers.On peut connaître la différence du pinceau de Racine et de celui de Tacite,par la manière dont le poète a traduit un des passages de l’historien.Burrhus , lorsqu’il vient instruire Agrippine de la mort subite de Britan-nicus , empoisonné à la table même de Néron, dit que la moitié descourtisans épouvantée sortit en jetant des cris, et ajoute :
Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage,
Sur les yeux de César composent leur visage.
Racine , dans ces deux beaux vers, a voulu rendre le beau passage deTacite • At quibus altior intellectus, resislunl defixi, et Neronem in-tuenles. Nous ne traduirons point ce passage ; Tacite , affaibli par nous,perdrait trop au parallèle. Mais si l’on ne sentait pas la prodigieuse dis-tance de l’expression fine
.... Ceux qui de la cour ont un plus long usage,
à l’expression profonde, Quibus altior intellectus , et du vers élégant,
Sur les yeux de César composent leur visage ,