DE MARIVAUX. 5 7 f,
chesses celles de tous les siècles précédens ; principe avec lequelon préférerait Grégoire de Tours à Tacite, Fortunat à Horace,et Vincent Ferrier à Démosthène ( 2 ).
Ami intime, et bientôt complice de deux grands hérésiarquesen littérature , La Motte et Fontenelle, Marivaux fit comme lesdisciples de Luther, qui, dans leur licence hétérodoxe , allè-rent beaucoup plus loin que leur maître. Il poussa l’irrévérencepour le divin Homère (car il affectait de l’appeler toujours dela sorte) jusqu’à le travestir comme Scarron avait fait Virgile ;mais si c’est l’intention, suivant l’apophthegme des casuistes, quiconstitue la grièveté de la faute, la différence était bien grandeentre les deux coupables. Le travestisseur de Y Enéide, très-éloigné du projet criminel de rabaisser cet immortel ouvrage ,et ne voulant que s’égayer par un tour de force burlesque pouroublier ses maux, ressemblait, si on peut hasarder ce parallèle,à ces libertins croyans , qui se permettent des impiétés dans ladébauche. Le travestisseur d’Homère , ennemi déclaré et blas-:phémateur intrépide de Y Iliade, pouvait être comparé à cesincrédules endurcis , qui, en attaquant le culte public, outra-gent avec audace ce qu’ils ont le malheur de mépriser (3).
Nous avons cru qu’il importait à sa mémoire de faire ici debonne grâce , et pour lui et pour nous-mêmes, une espèced’amende honorable de ce forfait littéraire, afin que la critique,fléchie et désarmée par cette confession, nous permette de neplus parler, dans le reste de cet éloge , que des ouvrages quil’ont rendu vraiment estimable. Nous n’ignorons pas cependantqu’il nous sera bien difficile encore d’apprécier Marivaux au grédes inexorables zélateurs du bon goût ; ils ne nous pardonne-raient pas de nous exprimerfroidementsur l’étrange néologismequi dépare même ses meilleures productions : ainsi, en récla-mant pour lui et pour son historien une indulgence dont ils ontégalement besoin l’un et l’autre, nous pouvons dire ce que Gicé-ron disait à ses juges dans une affaire épineuse : Intelligo, judi-ces, quam scopuloso difficilique in loco verser. (Je sens combienla route où je m’engage est difficile et hasardeuse ’.)
Nous avons à considérer deux écrivains dans Marivaux , l’au-teur dramatique et l’auteur de romans. Ce détail sera bienmoins historique que littéraire : nous serons forcés, non sansquelque regret, d’y mettre , comme l’auteur dans ses ouvrages,plus de discours que d’action , et plus de réflexions que de faits.Heureux si dans cet examen nous évitons , pour nos auditeurset pour nous-memes, l’écueil d’une discussion trop métaphy-
' Cet éloge était destiné a être lu dans une des assemblées publiques d«J’Academie.