DE MARIVAUX. 583
le fond de ses pièces ; car nous ne parlons point encore du style -on l’accuse, avec raison , de n’avoir fait qu’une comédie euvingt façons différentes , et on a dit assez, plaisamment ,que siles comédiens ne jouaient que les ouvrages de Marivaux, ilsauraient l’air de ne point changer de pièces. Mais on doit aumoins convenir que cette ressemblance est, dans sa monotonie,aussi variée qu’elle le puisse être, et qu’il faut une abondance etune subtilité peu commune , pour avoir si souvent tourné, avecune espèce de succès, dans une route si étroite et si tortueuse. Ilse savait gré d’avoir le premier frappé à cette porte , jusqu’alorsinconnue au théâtre. « Chez mes confrères, disait-il, et on re-» connaîtra bien ici son langage, l’Amour est en querelle avec» ce qui l’environne, et finit par être heureux malgré les op-» posans ; chez moi , il n’est en querelle qu’avec lui seul , et» finit par être heureux malgré lui. Il apprendra dans mes pièces» à se défier encore plus des tours qu’il se joue que des pièges» qui lui sont tendus par des mains étrangères. » Cette guerrede chicane, si nous pouvons parler ainsi, que l’Amour se fait àlui-même dans les pièces de notre académicien , et qui finitbrusquement par le mariage, dès l’instant même où les acteursse sont éclaircis sur leurs sentimens mutuels, a fait dire encoreque ses amans s’aiment le plus tard qu’ils peuvent, et se ma-rient le plus tôt qu’il est possible. Mais les auteurs de cette cri-tique ou de cette plaisanterie auraient dû ajouter, que danscet amour qui s’ignore, et qui peu à peu se découvre à lui-même,l’auteur sait ménager avec art la gradation la plus déliée, quoiquetrès-sensible au spectateur. Cette gradation donne à ses comédiesune sorte d’intérêt de curiosité ; elles sont, il est vrai, sans ac-tion proprement dite , parce que tout s’y passe en discoursbien plus qu’en intrigue ; cependant, si l’action d’une pièce con-siste , au moins en partie , dans la marche et le progrès desscènes, on peut dire que celles de Marivaux n’en sont pas tout-à-fait dépourvues.
Il sentait pourtant, ou plutôt il avouait cet air de famillequ’on reprochait à ses pièces ; et il s’en est justifié connue il apu , mais une seule fois et dans une courte préface ; car il avaittrop d’esprit pour multiplier , à l’exemple de tant d’auteurs, cespetits plaidoyers .de la vanité , si peu propres à les faire ab-soudre ; il était encore plus éloigné de la prétention si communeaux écrivains dramatiques , de faire , à la tête de leurs pièces ,une poétique accommodée à leurs minces productions, et d’érigeren modèles de bon goût les insultes qu’ils ont faites au bon sens ;mais il voulait, disait-il , mettre une fois seulement son procèssur le bureau et sous les jeux des juges pour nétre pas cou.